Oeuvres Ouvertes

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L’Enfant neutre

Quatrième partie : Solange

1.

Du temps passa. Aussi longtemps que je cherchais l´enfant neutre, il n´apparaissait pas, semblant se cacher. Son image elle-même menaçait de s´effacer peu à peu de ma mémoire.

Autour de moi ce n´était que reflets humains fabriqués par l´époque, reflets assommants et répétitifs qu´une typologie assez sommaire permettait de reconnaître et de classer bien vite, pour s´en débarrasser et passer à autre chose. Mais plus que de nouvelles découvertes, c´était le vide que je faisais – en moi et autour de moi.

Bientôt cet enfant dégagé de toutes les fictions de l´enfance me parut n´être qu´une fiction de plus, créée de toutes pièces par l´homme adulte que j´étais devenu. Jamais quelqu´un d´autre ne m´avait parlé de lui, ne l´avait reconnu et aimé (car comment nier que j´avais de l´affection pour lui ?). Jamais personne hormis moi ne l´avait même envisagé ne serait-ce que comme une possibilité. Dans l´afflux de récits d´enfance dont chacun s´emplissait la mémoire pour justifier sa propre vie, l´enfant neutre n´avait eu de réalité que pour moi, sans même que je pusse entièrement accepter (quoique tenté) l´idée ou plutôt l´illusion qu´un jour, avant l´image de moi-même que je m´étais fabriquée à travers le discours des autres, j´avais été, et moi seul, cet enfant.

2.

J´aurais bien sûr pu continuer à le chercher, le reconnaissant occasionnellement chez quelques adultes ratés. Ce faisant, sans doute lui aurais-je donné vie, en courant le risque toutefois de nourrir le rêve d´une enfance plus pure encore, puisque dégagée de toutes les illusions qu’ elle génère. Et ainsi serais-je en fin de compte retombé dans le piège que j´essayais d´éviter, idéalisant un âge initial, adorant un être antérieur à toutes les compromissions de la vie sociale, être lui aussi embaumé par une mémoire aliénante.

3.

Or de l´enfance neutre je n´avais fait jusqu´alors qu´expérimenter les possibilités présentes et futures. Le passé, en fin de compte, ne m´intéressait pas. Je n´avais cherché depuis le commencement de cette entreprise qu´à me dégager du passé, faux miroir de ma vie jamais présente, toujours déformée par les faux semblants de la mémoire.

Un être, rencontré de manière fortuite, m´offrait un visage possible de cet enfant, puis disparaissait, emporté vers un autre rivage. Je ne dialoguais pas avec lui, ne faisais que l´observer du mieux que je pouvais. Sa vie, sa vie débarrassée (me semblait-il toujours) de l´obsession des figures du passé m´intéressait, me captivait. Je ne voyais en lui finalement aucune origine pouvant expliquer ses actes présents, ni aucune destination. Je l´admirais dans son mouvement seulement présent, dans une série de gestes que je croyais inédits et sans postérité.

Seule une rencontre devait avoir lieu. Sans elle, l´enfant neutre disparaissait de ma vie.

4.

Du temps passa à oublier. Je changeais de ville et de vie assez régulièrement. Je me libérais totalement de l´illusion qui m´avait un temps séduit que j´avais pu être cette créature vivant hors de la comédie de l´enfance. Assez étrangement, je me sentais heureux de vivre libéré de cette lubie. L´homme singe l´homme. Je me voyais mal singer l´enfant.

5.

Solange parut avec une gravité théâtrale qui ne lui allait que trop bien. Sur la scène, elle prononçait ses mots lentement et avec force, prêtresse à la peau sombre. Le texte qu´elle servait ne provenait toutefois pas de la tradition classique, mais était extrait d´une œuvre moderne, appartenant, je crois, au théâtre dit de « l´absurde » qui avait fait sensation dans la France des années 50. Je ne me souviens plus du nom de l´auteur dont elle mettait l´œuvre en scène avec un autre comédien auquel je ne fis guère attention. Je me souviens seulement d´un visage que je voyais d´assez près, car la salle de ce théâtre de la banlieue parisienne était petite, et j´étais au premier rang. Visage dont la beauté mais surtout la clarté d´esprit que cette beauté exprimait était évidente et bouleversante.

Elle m´avait invité à venir la voir jouer dans cette pièce ou plutôt cette série de scénettes toutes assez étranges, en me prévenant toutefois qu´il ne s´agissait que de « théâtre amateur », et que par conséquent il ne fallait pas que je m´attende à des « merveilles ». Le sentiment d´assez forte fascination que je ressentais pour elle avant de la voir jouer ne fit qu´augmenter en la voyant. Non pas que son talent d´actrice fût immense. De cela de toute manière je me moquais. Plus troublant pour moi était la façon dont elle réalisait parfaitement sur la scène ce qu´elle était en dehors en ne le laissant percevoir qu´à moitié, et surtout la liberté et l´intensité avec lesquelles elle prononçait avec la plus grande violence ce que j´appellerais faute de mieux des paroles authentiques.

Authentique : tel était le mot qui ne cessait de revenir dans la bouche de Solange, lorsqu´elle évoquait telle ou telle personne. Il y avait les gens authentiques, rares, et il y avait les gens inauthentiques, ceux-là nombreux, même si elle n´employait pas ce dernier vocable, car elle ne caractérisait pas les personnes dont elle se désintéressait.

La vie à ses côtés commença ainsi par des contacts vifs et intenses avec les personnes que nous rencontrions, elle réagissant toujours aux situations qui s´avéraient superficielles par un silence qui en disait long sur ce qu´elle pensait ou ressentait des gens autour de nous. Assez vite d´ailleurs, le vide se fit, ce qui nous permit de nous voir plus librement, sans avoir à faire de compromis avec qui que ce fût.

6.

Ses longs cheveux bouclés et bruns, ses yeux noirs mais éclairés par une lumière qui venait de toute sa vie passée, expériences vécues, sensations et pensées toutes personnelles, car elle ne semblait pas fréquenter les livres ni se laisser influencer par d´autres êtres. Que savais-je d´elle ? Très peu de choses, sinon qu´elle avait grandi dans une famille d´adoption dont elle ne me parlait jamais. Pour elle, visiblement, cette famille n´avait eu aucune importance, puisqu´elle n´en disait rien.

Les premiers temps furent lourds de secrets, de son côté comme du mien. Nous nous observions à distance, habitués comme nous l´étions tous deux à observer. Nous nous retrouvions à certaines heures et restions le plus souvent silencieux, dans une attente étrange, dont nous ne connaissions pas l´objet exact. Ce silence pouvait durer toute une soirée, même s´il ne signifiait pas un rejet, ni de ma part, ni de la sienne, mais simplement le fait que nous n´avions pas encore trouvé le terrain où nous parler. Malgré tout, l´existence de nos rencontres était en soi positive, car elle était l´affirmation tacite et effective que nous étions d´accord pour attendre qu´une parole entre nous fût possible, à des conditions que nous ignorions encore.

Elle ne semblait parler avec liberté que sur scène. Hors de celle-ci, elle se tenait dans une réserve jamais hautaine, mais où entrait beaucoup de méfiance, comme si elle craignait d´être happée par quelque chose qu´elle refusait depuis toujours. La compagnie d´autrui, même la mienne au début, pouvait ainsi se résumer à un danger inconnu mais tenace, susceptible de surgir à tout instant. D´où cette disposition qui lui était naturelle, consistant à se tenir toujours prête à devoir s´échapper, en toutes circonstances.

7.

Les nouveaux couples se fondent le plus souvent sur le récit des épreuves passées : précédentes histoires sentimentales, ruptures familiales, malheurs ou bonheurs de l´enfance, nostalgies de toute sorte. Solange et moi nous retrouvâmes au contraire dans une étrange expérience de l´amnésie. Tout ce qui devait être gardé et répertorié - événements de notre vie passée, souvenirs familiaux proliférant avec l´âge, complexe d´émotions liées à notre part dite la plus intime -, nous en faisions abstraction délibérément pour mieux nous trouver dans un territoire qui devenait le nôtre, sans que ce dernier fût bien délimité. Cette absence de récitation biographique nous rapprocha.

Je ne cherchais pas à connaître son passé, ni elle le mien. Nous ne nous racontions pas nos vies respectives. D´emblée, il parut évident que nous ne pouvions que refuser cette activité naturelle des nouveaux amants qui consiste, pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois, à « tout » se dire pour ensuite, le restant de leur vie, ne plus rien se dire. Attentifs comme nous l´étions tous deux à ce qui demeurait inconnu d´une existence que nous étions conscients de ne pas pouvoir (ni vouloir) maîtriser entièrement, la gestion du passé ne nous importait pas, ni celle du présent et de l´avenir d´ailleurs. Ainsi dégagée d´entrée de jeu des petits soucis égotistes, l´expérience amoureuse qui était la nôtre pouvait se nourrir de nos interrogations les plus obscures.

8.

Ce fut finalement grâce à ce silence délibéré que nous pûmes commencer à nous parler et à envisager de vivre ensemble, ne serait-ce qu´à travers des rencontres qui devinrent de plus en plus fréquentes au fil des jours.

Solange ne semblait avoir aucune difficulté à laisser son enfance de côté, comme si elle n´en avait pas eue. Rien ne l´occupait plus que le présent, les mille détails de la vie quotidienne, souvent absurdes. Il était rare qu´elle commentât un événement ou un simple fait en le rattachant à une expérience passée. Les lieux qu´elle découvrait ou habitait ne lui évoquaient aucun autre lieu qui lui aurait manqué et auquel elle aurait voulu revenir. L´expression Je me souviens lui était inconnue. Ce qui comptait toujours pour elle, c´était l´espace où elle se trouvait et l´instant qu´elle vivait, sans qu´elle eût besoin de s´en imprégner pour en faire un souvenir.

Pour moi en revanche, les choses étaient plus compliquées. Je faisais silence sur mon passé, désireux de ne plus me laisser embarquer par les souvenirs, trop nombreux, souvent trop vifs. Même souterrainement, je me savais esclave d’un long et profond récit, et le silence qui simplement le recouvrait n’ y changeait rien.

En présence de Solange, il devenait toutefois facile de se dégager d´une histoire infiniment reconstruite au fil des années, le plus souvent inconsciemment. Sa seule parole me plongeait dans le présent, libéré de toute soumission à un ordre antérieur.

Je me méfiais depuis quelques temps des images accumulées par la mémoire et des sentiments qui leur étaient liés, mais rien ne pouvait empêcher qu´ils reviennent toujours, avec plus ou moins d´intensité selon les périodes. Je suivais ou essayais de suivre Solange sur le chemin qu´elle ouvrait d´une vie dégagée des songes de la mémoire, sans pour autant que ceux-ci eussent véritablement disparu.

C´est à ce moment-là que le passé me rattrapa sous la forme d´un deuil qui m´obligea de revenir au pays initial. Solange voulut bien m´accompagner.

9.

Je n’ évoquerai pas ici le triste déroulement de ces journées, les événements familiaux qui les marquèrent, puisqu’ ils sont le lot commun. Je tenterai en revanche d’ exposer le plus exactement possible ce qui advint au cours de quelques heures passées dans les environs, à redécouvrir certains lieux de l’ enfance dont je m’ étais tenu éloigné pendant une quinzaine d’ années, habité par le désir d’ y revenir tout en étant plein de méfiance à l’ égard des sentiments de reconnaissance qu’ ils provoqueraient en moi.

Et là, en effet, je pus me reconnaître partout. A chaque rocher que je touchais, à chaque chemin que je prenais, à chaque paysage que je parcourais ressurgissait, sans que je le veuille, une image de moi-même, c’ est-à-dire un être de songe. Toutes ces années j’ avais nourri en moi cette hydre aux têtes innombrables, hydre dont les yeux à présent me fixaient avec une intensité inouïe, comme si, aussi longtemps que je vivrais, elle devait ne jamais s’ épuiser et s’ éteindre, comme s’ il était impossible qu’ elle pût jamais se détourner de moi.

Partout l’ enfant créé par la mémoire me regardait, m’ observait, me parlait aussi.

Te souviens-tu, me disait-il, de ce jour où tu descendis la côte du hameau sur un vélo, torse nu, enthousiasmé par la vitesse, inconscient du risque que tu prenais ? Car dans un virage il y avait un trou rempli d’ eau et d’ orties, et la vieille plus bas, à l’ entrée de la propriété, t’ admonestait, te disait : un jour tu tomberas dans ce trou, un jour tu plongeras tête la première dans les orties. Et cela advint en effet, un beau jour tu ratas le virage et plongeas dans le trou, en ressortis le corps couvert de boutons, la peau brûlée par les mille piqûres, et les trois femmes, les trois mères te baignèrent dans une bassine d’ eau et te badigeonnèrent de vinaigre, et dans cette bassine tu ris, tu ris, tu ris de douleur et de peur d’ avoir été dans le trou d’ orties, tu ris de regret de ne pas avoir écouté la vieille, tu ris de bonheur de ne l’ avoir pas écoutée !

Indicible bonheur, indicible malheur, brûlure infinie.

Ainsi tout ici était légende, récit, tout pouvait couler de mille ruisseaux qui provenaient d’une seule source, la voix de l’ enfance, cette voix répétitive qui parle sans cesse en soi, et croît, et enfle, et ne cesse de hanter l’ esprit, cette voix du pays initial, cette voix lancinante autant dans le sommeil que dans la veille, - revenir ici, cela signifiait forcément augmenter sa présence, l’ amplifier, malgré tous les changements survenus, malgré tous les effacements.

Car des changements avaient eu lieu. En fait, je ne reconnaissais pas vraiment le pays. En quinze ans, il avait changé, plus que je ne l’ avais pensé, car le paysage n’ est pas une image, cette image que naïvement on porte en soi, que l’ on garde comme un talisman, le paysage est un matériau que le corps de l’ homme modèle, l’ améliorant ou le détruisant.

Dans ce hameau qui comprenait jadis deux fermes et quelques demeures moins anciennes, de nouvelles maisons avaient été bâties, ce à quoi je ne m’ étais pas attendu dans ce lieu autrefois déserté par ses propres habitants ou leurs enfants. Aussi, des bois et des portions de forêts avaient été rasés, laissant la place à des prés qui ouvraient considérablement le champ de vision, reliaient des endroits qui, par le passé, étaient autonomes et composaient des espèces de cellules parfaitement closes et ne communiquant pas entre elles. L’ espace me semblait singulièrement éclairci, comme désenchanté. Il y soufflait un vent froid.

Malgré cela, malgré ce qui pour moi représentait un bouleversement, les multiples signes de l’ enfance avaient subsisté, mon visage légendaire n’ avait pas disparu de ces lieux, et il me suffit de quelques heures pour que l’ adulte que j’ étais devenu en retrouvât les traits principaux et se rattachât sans difficultés majeures au noyau dit originel qui composait sa prétendue identité.

J’ étais envahi, malgré mes bonnes résolutions - de ne pas replonger dans les orties notamment -, par le récit de l’ enfance, je ne pouvais y échapper, j’ y étouffais, j’ y brûlais ma vie.

Solange, de son côté, cheminait librement, et sa parole s’ épanouissait, comme délivrée de l’ espace socialement limité de notre rencontre. Elle se mit à me parler librement, comme saisie par la violence du mal qui m’ habitait.

Comment avais-je pu, se demandait-elle un peu méchamment à voix haute, comment avais-je pu retomber si facilement et si vite sous le joug de ce passé imaginaire, comment moi, qui avais ne serait-ce qu’entrevu l’ enfant neutre, ressenti un peu sa présence et l’ avais recherché, comment pouvais-je me laisser capturer à nouveau par la fiction que j’ avais su dénoncer, celle d’ une enfance que notre mémoire saurait restituer dans les moindres détails ?

Voulait-elle m’ admonester à son tour, comme la vieille en bas de la côte après que je fus tombé dans le trou d’ orties, lui répondis-je dans un sourire un peu forcé. Mais elle insistait : comment se faisait-il que j’ avais cédé si facilement à cette voix factice, à cette parole soit-disant vierge, et qui était en vérité essentiellement artificielle, création sociale la plus cachée et la plus enfouie parce que la plus originelle ?

« S’il fallait se rappeler, ajoutait-elle dans un sourire énigmatique, s’ il fallait, - si l’ on pouvait se rappeler, corrigeait-elle aussitôt, alors… »

« Alors quoi ? » ne pouvais-je m’ empêcher de demander, à la fois curieux et agacé par son interruption soudaine (comme elle avait l’ air pensive !).

Après un long moment pendant lequel nous avons marché au milieu d’ un bois dont je ne reconnaissais plus vraiment les limites, elle poursuivit.

« Alors, dit-elle, on se souviendrait de l’ empreinte, je veux dire du moment de l’ empreinte, pourquoi et comment celle-ci s’ est produite, ou a été produite. Ce que l’esprit bercé par l’ enfance n’ envisage jamais, ce qu’ il efface sans qu’ une part de nous seulement se révolte, interrompe l’ opération en dénonçant la possible intervention de facteurs trop extérieurs à ce qui devrait être nous, mais ne peut sans doute pas être, faute d’ une extrême solitude qui nous préserverait du regard d’ autrui. »

« Tu sais, continua-t-elle, ces moments où, dans un acte précis, descendre d’ un arbre ou sortir d’ un buisson où l’ on était caché, un adulte soudain surgit et s’ exclame, et félicite, ou gronde, et fait de ce seul petit acte un événement qu’ il raconte autour de lui ! Comme ce récit compte pour l’ enfant. Il se laisse bercer par lui, il le reprend, en fait dérouler le film, rêve, recompose à l’ infini, et à l’ acte initial et souvent anodin se superpose tout un monde de langage qui nourrit l’ imaginaire du minuscule protagoniste. De là, de ces mille riens anecdotiques grandis par la parole de l’ autre se bâtit la légende intérieure, celle d’ une enfance. De là naît l’ enfant, et grandit cette figure idéale que nous portons tous en nous , que nous cultivons à travers le ressassement d’ événements tous reconstruits, remodelés par nous-mêmes et notre entourage, par cet entourage qui ne cesse de vivre et parler en nous sans que nous en soyons même conscients. Je suis mon propre enfant, tu es ton propre enfant, être toutefois collectif en ce qu’ il est nourri par ce placenta de paroles et d’images qui nous enferme depuis toujours et dont nous ne sortons pas. »

Solange parlait, et pourtant il me semblait qu’ elle parlait aussi pour moi, en mon nom.

« Seul cet enfant inconnu, une fiction que comme toi j’ accepte désormais comme une fiction nécessaire, nécessaire avant tout parce que consciente, seul cet enfant que tu as qualifié de « neutre » (comme rien d’ humain ne l’ est !) nous apporte un peu d’ air frais dans ce milieu confiné de la légende personnelle et familiale. Il se cache, il se cache loin en nous-mêmes, et qui le cherche le fait immanquablement fuir. Car dans tout récit, celui-ci comme un autre, il ne peut que s’ évanouir, incapable qu’ il est de supporter qu’ on le montre. Il préférerait rester dans le trou d’orties plutôt que d’ avoir à écouter toutes les aventures qu’on lui fait porter. Oui, il préférerait cette solitude douloureuse à tous nos récits. »

Elle se tut. En moi je sentis vivre sa propre parole, comme si elle était la mienne en vérité, parole gardée secrète dans une partie obscure de mon esprit et qui venait soudainement au jour, après une longue gestation.

Alors je poursuivis, je poursuivis à sa place pour dire ce que j’ avais toujours voulu dire, emporté par une parole qui, en l’ espace de quelques instants, me libéra – au moins provisoirement, ne pouvais-je m’ empêcher de penser -, me libéra de la sensation d’ étouffement dont j’ étais le prisonnier depuis quelques temps (depuis toujours ?) :

« Oui, cet enfant est là à chaque instant caché, tapi dans l’ ombre de l’ enfance, ou plutôt hors d’ elle, oui, hors d’ elle, et non pas dans l’ ombre, surtout pas dans son ombre portée (ce qui ne l’ amènerait qu’ à être son double obscur), mais dans un espace impossible à décrire, car le décrire, simplement l’ aborder cet espace, le circonscrire, c’ est ramener das Kind à ce qu’ il n’ est pas, un enfant ! – à ce qu’ il n’ est pas et refuse d’ être, la matrice de l’ homme adulte à venir, avec sa nostalgie de l’ enfance, la construction de son existence à partir d’ un nombre limité de schémas. Et si cet être est quelque chose, alors plutôt un animal solitaire, un de ces grands singes qu’ on ne voit jamais, un de ces êtres de la forêt qu’ on n’ a jamais pu photographier, et même, pourquoi pas, un être de fiction dont on ne pourra jamais faire le portrait-robot, à la différence de ces personnages de roman qui ne sont que la reproduction la plus exacte possible de certains types. Qu’ il demeure donc invisible et sans visage, qu’ il reste au secret, mais qu’ il agisse toutefois en nous, qu’ il nous délivre de la comédie de l’ enfance, qu’ il soit toujours là à nos côtés, parlant une langue peut-être inconnue, souvent sourde, qu’ il raconte ses propres visions, ses propres expériences hors du champ défini de l’ existence sociale, aussi bien dehors, là, dans ces champs et ces forêts, qu’ au cœur des cités où nombre d’ entre nous grandissent sans pouvoir même s’ échapper physiquement de l’ emprise terrible et trop souvent malfaisante des autres, qu’ il soit là, dans un autre espace que celui de la vie quotidienne, interrogeant les mots et les expressions usuelles, qu’ il se moque de notre langue, qu’ il parle sa langue, qu’ il soit libre de balbutier même, qu’ il ne cesse de se tenir à l’ écart, qu’ il fasse l’ expérience de l’ obscurité et de la lumière, qu’ il connaisse les différents états de la matière, ignorant ses formes provisoires, qu’ il capte les messages de mondes perdus et oubliés, qu’ il en envisage d’ autres, qu’ il agisse en nous avec ses propres richesses inconnues, qu’ il fasse tomber tous les systèmes de perception et d’ analyse du réel, qu’ il questionne sans cesse la soi-disante humanité dont nous serions les représentants et les dépositaires artificiels, qu’ il soit là, même sans nom, même sans identité… qu’ il soit là et parle en nous, et parle pour autre chose que pour dire qui nous sommes, qui nous avons été, qui nous devons être, qu’ il parle sans crainte, qu’ il soit libre de nous parler, qu’ il nous parle… »

Il faisait nuit désormais. J’ avais cessé de parler, surpris moi-même par le timbre de ma voix calme et assurée, j’ avais cessé de parler mais songeais encore à ce qui s’ était découvert en moi, à ce que Solange avait fait surgir, bien volontairement, avec violence même. Nous avions marché longtemps, nous tenant par la main, avançant au milieu des silhouettes agitées de très grands sapins. Nous rejoignîmes notre gîte en silence, simplement heureux de notre découverte, unis par elle, par son déchiffrement futur.

10.

C’est à travers cet échange que Solange me délivra du désir de jamais rencontrer l’ enfant neutre, de lui donner ne serait-ce qu’ un visage. Elle et moi, en somme, avions enfanté un être sans destin.

Le lendemain matin, nous marchâmes encore quelques heures dans la nature environnante, puis quittâmes enfin le pays initial sans un regret.

Aussi longtemps que nous fûmes ensemble, Solange ne me parla jamais de sa propre enfance.

© Laurent Margantin _ 14 janvier 2014

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