Oeuvres Ouvertes

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L’Enfant neutre

Cinquième et dernière partie : Quand même un souvenir d’enfance

Parmi les souvenirs d´enfance auxquels j´accorde, encore aujourd´hui, quelque valeur, il y a la femme sans visage, madame Langenkampf, qui habitait tout en haut du hameau, dans une grande maison bâtie à l´écart.

Son nom m´est revenu des années après, il y a seulement quelques jours, car d´ordinaire les gens du village et de ma famille l´appelaient entre eux aimablement « la Boche ». « Madame Langenkampf », disait-on aussi quand on était dans un bon jour, ou désireux bien malgré soi d´oublier la guerre.

Elle habitait cette maison avec ses enfants : l´été on les entendait plonger dans la piscine en criant, on les enviait. Jamais je ne vis son visage, pour la bonne raison qu´elle n´apparaissait jamais en public, et que nous n´avions aucun contact avec elle ni ses enfants qui nous aurait autorisé à entrer dans la maison.

Une fois par semaine, nous longions la maison, car nous devions passer devant pour rejoindre un chemin qui conduisait au dépôt d´ordures. On chargeait une brouette de sacs poubelles maintenus par des tendeurs de vélo, et, comme il était normal à l´époque, on allait décharger l´ensemble dans un coin de la forêt.

Ce passage devant la maison de madame Langenkampf représentait un moment de grande terreur pour moi. La propriété était gardée par un énorme berger allemand (évidemment !) qui logeait dans une vaste cage installée le long de la maison, et la bête courait, l´écume à la gueule, de long en large en aboyant lorsque nous passions. Chaque fin de semaine, il me fallait passer cette redoutable épreuve, la peur au ventre de voir le chien un jour briser sa cage contre les grilles de laquelle il se jetait avec une force phénoménale, tournant sur lui-même à toute allure, les yeux fous.

Mais plus que cet animal, c´était l´absence de madame Langenkampf (dans ce nom j´entends à présent les deux mots français « long combat ») qui m´impressionnait, me captivait. En vingt années passées là, jamais je ne la vis. Elle était parfois en Allemagne, mais je ne pouvais pas constater si elle était ici ou ailleurs, puisqu´elle était par essence la grande absente du village. Qu´elle soit dans sa demeure ou dans son pays revenait au même pour moi, et bientôt sa propriété et le pays dont elle était originaire ne firent plus qu´un. Qu´elle fût là ou non, madame Langenkampf était en Allemagne.

Sur mon propre sol, je faisais ainsi l´expérience que la rêverie pouvait, à quelques pas de là, m´emmener très loin, en pays étranger. Pendant des années pourtant, je continuais à considérer que ce pays natal était le mien, l´arpentant religieusement, avec l´obsession toujours d´y revenir dès que possible. Ce que je fis tant que je pus. Puis un jour, cela ne fut plus possible.

En même temps, je m´étais moi-même absenté. J´étais allé en Allemagne, cultivant une immense nostalgie de ce coin de terre où j´avais grandi. Maintenant que j´y suis retourné par l´écriture, rompant avec les anciens rites auxquels je m´étais soumis par atavisme, conditionné que j´étais par une famille, par une culture, par un cadre de vie dans lesquels je ne peux plus, du fait d´une longue absence, me reconnaître entièrement, je suis envahi par ce souvenir de madame Langenkampf, que je n´ai jamais connue en personne, mais dont le nom et la maison (et le chien !) imprégnèrent en profondeur ma prime enfance (comme il est courant de dire), sans que je m´en fusse jamais vraiment rendu compte.

Das Kind rompra cette histoire, en révèlera l´absurde cohérence, résultat d´un onirisme trompeur qui conditionne lourdement notre psyché. Il découvrira sans doute à nouveau le désir trop mécanique de vouloir schématiser sa propre vie, décelant dans toute existence une cohérence supérieure, au-delà du chaos créateur et toujours inaugural. En attendant, je reste songeur lorsque je me souviens de l´absence de madame Langenkampf pendant tant d´années, absence dans laquelle je me suis moi-même, plus ou moins volontairement, engouffré.

© Laurent Margantin _ 15 janvier 2014

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