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Oeuvres Ouvertes : Un régime inconscient des images

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Un régime inconscient des images

dissémination de janvier 2014

Serge Bonnery nous a proposé de réfléchir ce mois-ci sur la question de l’écriture et des images, question si vaste qu’il m’était difficile de me limiter à une seule contribution. Je venais de découvrir un entretien de Georges Didi-Huberman dans le Magazine littéraire (extraits plus bas), et je me suis souvenu de ce qu’Anthony Poiraudeau avait écrit ici même à propos d’un des précédents ouvrages de Didi-Huberman, Survivance des lucioles :

Il soutient que les singularités sont capables encore et toujours de se créer et de s’ouvrir de nouveaux espaces pour naître et vivre, quand bien même plus intersticiels (ou les lucioles toujours capables de trouver de nouvelles zones d’ombre où être luminescentes).

Peut-être ce que nous faisons est-il de créer un de ces nouveaux espaces de lecture et d’écriture, et serait-il intersticiel, cela n’empêcherait nullement qu’il soit nécessaire puisque sont en jeu des singularités.

Merci également à Denis Boyer d’avoir accepté de participer à cette dissémination avec un texte sur Anne Laval, plasticienne. De mon côté, je me suis intéressé à l’écriture cheminante de Lionel André, où il s’agit autant de voir que de lire.

 

Un régime inconscient des images

Si je regarde longtemps un papillon, comme beaucoup d’écrivains l’ont fait avant moi, des anciens poètes iraniens à Caillois ou de Nabokov à Sebald, je découvre tout un monde de questions qui ont trait aux domaines les plus importants de l’existence, à commencer par cette passion prédominante qui est celle des images. Il se trouve que le papillon est le stade imago, comme disent les biologistes, d’un processus qui a commencé avec larva. Alors surgissent, pêle-mêle, les plus beaux problèmes philosophiques dont les images sont le véhicule : la couleur, le mouvement, la symétrie, le battement, l’apparition, la disparition...

Au-delà du modèle de la tradition, qui nous explique légitimement la façon dont les artistes de la Renaissance, par exemple, ont regardé les sarcophages romains pour s’en inspirer et retrouver un certain "classicisme", Warburg a fait l’hypothèse d’un modèle de survivance qui, lui, prend en compte les transmissions inconscientes dans le domaine des images. Warburg est, de ce point de vue, le strict contemporain de Freud. Il aura transformé la connaissance de la psyché : en tenant compte d’un régime inconscient des images. C’est en cela qu’il désoriente l’histoire sans, bien sûr, la nier. Je dirai qu’il la "dialectise", qu’il la complexifie en la confrontant avec son "autre". Mais cet autre, qu’on peut appeler une mémoire inconsciente, n’est en rien l’"intemporel" dont les esthètes, après Malraux et jusqu’à aujourd’hui, revendiquent si souvent la grandiose prééminence. C’est du temps, c’est encore du temps, mais noué, latent, conflictuel. C’est le temps où les grands symboles de la tradition se mettent à vaciller, à souffrir de symptômes.

J’ai simplement observé, à la suite d’Aby Warburg mais aussi des fondateurs de l’école des Annales et de certains anthropologues, qu’une même image - ou un même événement, ou un même corps - réunit à chaque instant une multiplicité de temps hétérogènes. Par exemple je vous parle en ce moment sur un certain rythme sonore, pendant que mes paupières se baissent à intervalles différents, que mon coeur palpite à son rythme à lui, ma respiration à un autre, et ma pensée a plein de rythmes encore différents et constamment mêlés... Et en plus je fais des gestes. Corps, événement et image sont des polyrythmies dans lesquelles agissent des temps quelquefois très longs (par exemple je porte, comme vous, un nom ou un prénom qui datent de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires) et d’autres très rapides (lorsque surgit quelque chose, un papillon par exemple, à quoi je dois réagir immédiatement).

Oui, l’écriture est un artisanat. Le savoir est un artisanat. Ce ne sont ni des sacerdoces à exercer dans des cathédrales ni des industries à exercer selon des programmes de recherche. On cherche, on trouve autre chose que ce qu’on cherchait, mais la déception peut faire place à une chose inespérée. On fait avec. On compose ses questions de longue durée - ses idées fixes - avec ce qui se présente soudainement, qui n’était pas prévu. On fait des montages. On regarde ce que cela donne. On s’approche (trop près, le phalène s’embrase) et on s’éloigne, alternativement (trop loin, le phalène disparaît). C’est le risque et c’est le rythme de la recherche, simplement la recherche.


Quand les images prennent position par Georges... by centrepompidou

© Laurent Margantin _ 31 janvier 2014

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