Œuvres ouvertes

Une lumière entre deux obscurités / Philippe Chéron

Centenaire de la naissance de Malcom Lowry

« La Création n’est peut-être qu’un pont entre deux néants. »

(Maurice Nadeau)

Malcolm Lowry est un cas étonnant d’auteur possédé par sa fiction, au point d’en arriver à mélanger de manière inextricable fabulation et réalité. Comme pour beaucoup d’autres écrivains, tout est un prétexte littéraire, tout peut servir, scandales, disputes, agressions, soûleries, etc. Mais chez lui cette caractéristique atteint un degré extrême, révélateur de sa personnalité complexe et de son génie, car il en arrive à vampiriser son entourage pour nourrir son œuvre. Sa relation conflictuelle avec son mentor Conrad Aiken est symptomatique : il l’a plagié sans vergogne dans Ultramarine comme il l’a reconnu lui-même et en a souffert toute sa vie craignant d’être accusé (« je n’ai aucun talent d’écrivain, j’ai débuté comme plagiaire », Douglas Day, Malcolm Lowry, Buchet/Chastel, 1975, p. 227), et il a fait main basse sur de nombreux éléments de ses rapports passionnels et tourmentés autant avec lui qu’avec d’autres personnes, notamment sa première femme, Jan, qui a inspiré l’Yvonne de Au-dessous du volcan, son grand roman publié en 1947.

Même la seconde, Margerie, apparaît, sur le mode virtuel, quand Yvonne, et à la fin le Consul lui-même, rêve d’une cabane au bord d’un merveilleux lac en Colombie Britannique où ils pourraient renouer avec leur bonheur d’être ensemble.

Or c’est justement dans cette cabane à « Eridanus » (Dollarton, près de Vancouver) que Lowry, aidé par Margerie, pourra mener à bien l’épreuve titanesque de réécrire plusieurs fois et d’achever son roman, grâce aux quelques années (entre 1940 et 1944) de calme et de relative sobriété du début de leur vie commune en ce lieu que l’auteur considérera plus tard comme son paradis perdu.

C’est là que Lowry a rencontré un personnage qui l’a fasciné et lui a permis de compléter l’aspect ésotérique de son roman. Ce « Gallois de haute taille, au teint cadavérique, Charles Stansfeld-Jones » (Day, 179), adepte d’une version abâtardie de la Kabbale, a initié Lowry aux secrets de l’arbre séphirotique. Ce voisin, Stan, devenu ami du couple, aimait répéter une phrase qui synthétise avec force cette période féconde : « La vie est une lumière entre deux obscurités » (Gordon Bowker, Pursued by Furies, 1993).

Sans le savoir, il désignait ainsi cette étape idyllique (paradoxalement en pleine guerre) entre, d’une part, l’enfer de son premier séjour au Mexique avec sa succession de cuites, de prisons, de difficultés suivies du départ de Jan, excédée, et, de l’autre, les ténèbres au cœur desquelles il allait s’enfoncer après le succès de son roman aux Etats-Unis (« le succès, ce désastre sans nom », Day, 25) puis en France. Ténèbres desquelles il ne reviendrait pas, tellement forte était sa passion pour l’autodestruction, sans jamais perdre toutefois une sorte d’espoir ironique : « il se pouvait même qu’on découvrît au désastre, à la fin, certain élément interne de triomphe ».

Et pourtant ce « phare qui appelait à lui la tempête » a vécu son délire en titubant jusqu’à ses conséquences ultimes, d’une façon si incroyablement lucide et consciente qu’il a pu le mettre magistralement en scène ; ce soiffard a fini par vaincre et triompher avec un des romans majeurs du XXème siècle. Sa vie d’alcoolique fait partie intégrante de son œuvre, comme il le dit lui-même avec une métaphore d’ordre alchimique et par le truchement d’un de ses personnages : « pas une goutte de mescal que je n’aie transmué(e) en or pur, pas un verre d’alcool que je n’aie fait chanter » (Sombre comme la tombe où repose mon ami).

Cette phase créatrice est comme un éclair éblouissant au milieu d’une vie qui aura été une soûlerie phénoménale. Ivresse, désordre, perte ou destruction par le feu de ses manuscrits, démêlés avec les autorités, etc., autant d’aventures tragiques, grotesques ou burlesques qui ne l’ont pas empêché de poursuivre son « voyage qui ne finit jamais » (la soif qui ne s’éteint jamais, l’encre qui ne sèche jamais) et de conserver malgré tout une quantité énorme de documents, qui ont permis à ses deux biographes de peindre en détail ce personnage hors du commun. Dans Au-dessous du volcan cette « lumière » se retrouve, inversée, funeste, sous la forme de l’éclair qui va déclencher l’orage qui menaçait depuis le début de la journée (toute l’action se passant le jour des Morts, et dans le même sens de la dégradation le Phare n’est plus qu’un Farolito, une lanterne) ; c’est la foudre qui effraie le cheval libéré par le Consul et qui va tuer sa femme, Yvonne.

Entre ces deux personnages, la réconciliation est désirée mais impossible. Il y a nécessité d’amour et impossibilité d’amour, et de cette contradiction insoluble naît la tragédie.

Dans la tradition judéo-chrétienne, sans amour l’unité originelle est brisée ; ainsi, la perte de l’être aimé, la fin de l’amour ou, pire encore, le désir d’aimer contrecarré par l’impossibilité d’aimer, sont des situations qui peuvent faire souffrir cruellement l’être humain, qui est alors séparé non seulement de l’autre mais aussi de lui-même.

Cette impossibilité peut être due à des causes externes : la famille, les autorités, la politique, un autre amour, un refus de la part de la personne convoitée, son décès, etc., et c’est l’intrigue de la plupart des grands romans d’amour. Elle peut aussi être interne, liée à une sorte d’autisme sentimental (et psychique et métaphysique...), comme c’est le cas du Consul.

« On ne peut vivre sans amour », telle est la litanie de ce roman de la séparation, et au-delà de l’amour impossible entre le consul et Yvonne, il s’agit de l’amour des autres : ce monde, notre monde, empêche l’amour. Il ne s’agit pas de la haine, ce contraire de l’amour, mais de quelque chose de pire (car pour qu’il y ait de la haine il faut qu’il y ait de l’amour) : il s’agit de l’absence d’amour.

A ce propos, l’œuvre de Kafka est une de celles qui révèlent le mieux la solitude contemporaine, l’atomisation croissante dans un monde où dominent presque totalement les technosciences. Il faut cependant remarquer que ce n’est pas que cette œuvre majeure ignore le problème de l’amour, sinon qu’elle le pose de manière négative. Ce dernier n’apparaît pas dans ses romans, il ne peut pas apparaître, et sous cet angle sans doute faut-il considérer Kafka comme l’écrivain le plus moderne du siècle dernier, car il vit la séparation d’une façon presque absolue, totale : métamorphosé en cafard, accusé dans un procès dont il ignore les tenants et les aboutissants, enfermé et marqué dans sa chair sans savoir pourquoi, refoulé dans ses tentatives d’être reçu au château, etc., il n’y a aucune communication et les personnages sont écrasés par un fatum d’un genre nouveau, non plus d’ordre divin mais bel et bien situé en eux-mêmes et leurs semblables.

Dans un monde désenchanté, unidimensionnel, mercantilisé à outrance, l’amour comme tout le reste, même la mort, est devenu simple valeur d’échange. Il n’y a plus que des séries et des numéros, comme dans les colonies pénitentiaires et les camps de concentration, et la déshumanisation est totale, ainsi que la séparation.

L’écrivain argentin Miguel Espejo a magnifiquement mis le doigt sur cette infirmité moderne en complétant la célèbre conclusion de Sartre dans Huis clos : « L’enfer ce n’est pas seulement les autres, mais notre séparation des autres » (El jadeo del infierno : un ensayo sobre Malcolm Lowry, ed. Universidad Veracruzana, Xalapa, Mexique, 1983). Après la mort de Dieu, c’est la mort de l’humain, l’enterrement de la collectivité humaine aux mains de la technicité et de la marchandise, au profit d’une sérialisation et d’une robotisation qui trouve son aboutissement le plus récent dans le clonage : l’infinie répétition du même être vivant, c’est-à-dire de la même chose. Réification absolue.

Dans Au-dessous du volcan, cette faille entre les êtres et en eux-mêmes est symbolisée, entre autres, par le ravin (la barranca) qui traverse Quauhnahuac de part en part et serpente sournoisement dans tout le roman. Cette représentation de l’enfer qu’est la barranca, béance qui nous menace (« de quelque côté qu’on se tournât, l’abîme vous guettait au coin »), finira par engloutir le Consul. Et sa chute peut être interprétée comme l’effondrement du monde occidental dans la Seconde guerre mondiale.

Dans ce sens, il existe un parallèle entre le roman de Lowry et La Montagne magique de Thomas Mann, qui se proposait d’être une fresque des années immédiatement antérieures à la première Guerre mondiale. Les internés du sanatorium Berghof vivent isolés du monde, loin de « ceux d’en-bas ». Dans la montagne, le temps acquiert une autre dimension (c’est le temps de l’attente de la mort) et le séjour de Hans Castorp se transforme en un voyage initiatique dans le monde des idées qui s’opposent, ce qui est exprimé par l’affrontement entre Settembrini, représentant de la raison et du progrès, et Naphta, porte-parole de la tradition et implacable critique de la décadence bourgeoise. Cette violente dispute se termine par un duel au pistolet qui marque le déclenchement de la violence dans le monde, vers lequel Castorp doit redescendre pour faire face au « produit d’une science qui est devenue barbare ». Le roman s’achève sur une interrogation angoissée (ou sceptique) : « de cette fête de la mort, de cette mauvaise fièvre qui incendie autour d’elle le ciel de cette nuit pluvieuse, l’amour s’élèvera-t-il un jour ? »

Lowry, pour sa part, ne se pose même pas la question. Hans Castorp avait encore l’innocence et l’ingénuité du héros à la recherche du Graal, sans en comprendre vraiment la signification profonde (son initiation a été interrompue), alors qu’avec le Consul il en va tout autrement : il sait, il a la connaissance, mais il a perdu ses pouvoirs (il les a trop noyés dans l’alcool) et il ne peut plus revenir de son voyage vers le monde infernal. A la fin du dernier jour de sa vie (qui se transforme en un voyage esotérique et se dilate démesurément : « Déjà c’était le jour le plus long qu’il eût jamais connu, toute une vie »), il meurt assassiné et il est jeté dans la sinistre barranca. Presqu’au même instant, Yvonne, l’autre moitié du rocher fendu en deux, est écrasée par un cheval infernal marqué du chiffre cabalistique 7 ; il faut noter que lorsqu’elle se décide enfin à goûter au mescal, au chapitre XI, elle communie, elle scelle définitivement son sort avec celui du consul, « cette pauvre âme en détresse / qui s’enfuit un jour vers le nord ». Et le troisième larron, Hugh, bon Samaritain en pensée seulement (il rêve d’action, de partir se battre avec les républicains en Espagne, alors qu’il est déjà trop tard), avec qui Yvonne aurait peut-être pu refaire sa vie, reste seul, égaré dans la forêt. Le monde est devenu fou, il est aussi ivre que le Consul et peut plonger dans le cataclysme : après l’absence d’amour, surgissent – là oui – la haine et la mort.

Dans La Montagne magique, la disparition du jésuite Naphta, le départ de Settembrini, la mort de Clawdia (dont Hans embrassait passionnément la radiographie des poumons tuberculeux), le désespoir du bon vivant Pepperkorn, marquent la fin : l’équilibre est rompu et la séparation ne pourra que s’accentuer et s’étendre à tous les recoins de la société.

Pour Au-dessous du volcan, en revanche, le divorce est donné d’emblée (symbolisé par « les deux moitiés disjointes du roc éclaté ») et il ne pourra conduire qu’à la destruction et à la mort. Et s’il y a une minuscule lueur à la fin quand le vieux joueur de violon s’incline sur le Consul en train d’agoniser et lui dit « compañero » – signe de compassion tardif et inutile mais qui, une fraction de seconde, le rend heureux –, l’illumination finale qu’éprouve le Consul – celle de se trouver au sommet du Popocatepetl – n’est en fait qu’une illusion, car « il n’y avait rien là : pas de pics, pas de vie, pas d’ascension », avant de chuter dans l’abîme du néant. Cette illusion d’ascension n’est en effet que l’exacte inversion de la chute au fond du ravin.

Après ces deux romans, il ne manque plus que la troisième partie du triptyque, qui, logiquement, devrait s’ouvrir et se dérouler au-delà du sanatorium et du feu (liqueur de feu) volcanique, au-delà de l’humanisme et de sa critique : dans les limbes d’un renouveau possible ? (Cette référence à un triptyque étant directement tirée du projet lowryien inspiré de la Divine Comédie : enfer, purgatoire, paradis. Il a essayé toute sa vie durant de le mener à bien, sans succès après son chef-d’œuvre : les brouillons se sont accumulés, allongés en une sorte d’orgie perpétuelle et sans possibilité de conclure, comme le suggérait le titre qu’il avait choisi pour l’ensemble de son œuvre : « Le Voyage qui ne finit jamais ».)

En contrepoint de cet aspect plutôt sombre d’Au-dessous du Volcan, il est indispensable de ne pas perdre de vue la dimension salubre de l’humour, trop souvent sous-estimée. De nombreux éclats de rire, quelque peu grimaçants parfois, en éclairent les pages. Citons par exemple : « j’ai résisté à la tentation [de boire] au moins deux minutes et demi ; ma rédemption est sûre », ou tout le début du chapitre V et la rencontre avec le señor Quincey. Il s’agit bien sûr d’un humour directement lié à « l’obscur idiome su des seuls hauts adeptes de la grande Confraternité de l’Alcool » et à une ironie désespérée provenant de la distance de soi par rapport à soi-même, avec comme résultat un détachement et une étonnante lucidité.

Cette lecture hilarante confirme le témoignage de Conrad Aiken : « son existence ne fut que plaisanterie : il n’y eut jamais plus fier bouffon shakespearien. Il fut le plus jovial des hommes. » (Day, 65) Cet humour a évidemment partie liée avec l’humour noir, qui a connu un impressionnant (et significatif) essor depuis le XVIIIème et surtout le XIXème siècle, et ce n’est sans doute pas par hasard si l’action du Volcan a lieu au Mexique, « la terre d’élection de l’humour noir » (André Breton) qui a attiré tant d’artistes dans les années 30.

On a peut-être trop tendance à oublier que la modernité, fondée sur la « passion critique » pour reprendre l’expression d’Octavio Paz, est liée à la capacité humaine de se moquer de soi-même, de rire (un peu jaune parfois) de la tragédie, ultime ressource pour y résister. N’oublions pas que Kafka s’esclaffait lorsqu’il lisait ses propres récits à son fidèle ami Max Brod. Depuis lors, l’Histoire nous a fait perdre l’envie de rire dans notre lecture du Procès. En plus de s’abattre à tort et à travers, comme elle l’a toujours fait, sa grande Hache, comme disait Pérec, nous aurait-elle déjà trop déshumanisés ?

© Philippe Chéron _ 2 décembre 2009

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