Œuvres ouvertes

Léo Scheer : Sur l’édition numérique

Réponse de Léo Scheer à Laurent Margantin, Charles Muller et Marc Séfaris sur l’édition numérique

J’ai lu les deux billets sur l’édition numérique et je suis en tous points d’accord avec les deux. Je soutiens complètement la démarche de François Bon que je trouve remarquable par sa rigueur, sa qualité et son courage. Je suis favorable à l’édition numérique et je réfléchis depuis un moment à une façon (qui serait la mienne) de la développer. La synthèse géniale que fait iPh sur l’évolution de l’édition me semble être un parfait point de départ.

Après c’est une question de couches et de strates. Tout dépend, dans un débat comme celui ci, de ce qui intéresse et motive véritablement ceux qui y participent. Pour LMarg [1], par exemple, l’édition numérique est un refuge, un peu comme une tranchée ou un bunker où il s’installe pour rester à l’abri de la décadence du système de l’édition et de ce où il entraine les auteurs. Pour lui, le constat de départ, c’est "la médiocrité croissante de la production littéraire". L’édition numérique a donc une valeur d’usage qui est sa "valeur refuge", l’enjeu étant de lui conférer une valeur d’échange.

On retrouve également un stéréotype de raisonnement à chaque nouvelle "fenêtre d’exploitation". Nous parlons d’édition, iPh évoque la musique, mais le souvenir le plus fort que j’ai de ce cliché demeure l’industrie du cinéma. Pendant les quatre années de conception, de développement et de négociation de Canal+, j’avais principalement en face de moi un "mur" de croyance, de conviction profonde, que ce "truc" allait tuer le cinéma français et que toutes les salles allaient fermer. Il y a quelque chose de linéaire dans l’imaginaire de l’évolution des techniques et des oeuvres qui fait qu’on a beaucoup de mal à se représenter que les choses puissent vivre simultanément. Nabe, c’est la fin du système de l’édition, le livre numérique c’est la fin du livre papier, et, quoi qu’il arrive, c’est la fermeture des librairies.

La notion que les gens ont du mal à comprendre c’est celle des "fenêtres" d’exploitation et de leurs effets multiplicateurs et non réducteurs. Le fait qu’un film sorte en salle, n’est pas un handicap pour sa sortie en VOD, puis en DVD, puis en PayTV, puis sur les Networks, puis sur le câble ou le satellite. Ce qu’il faut, c’est trouver le bon ordre dans lequel cela doit se dérouler, les temps de chaque fenêtre etc.

Jusqu’à présent, le "système global a principalement tourné autour de la télévision, dans les années qui viennent, il va tourner autour du Net, c’est fait pour la musique, ça vient pour le cinéma, c’est encore à imaginer pour le livre.

J’ai commencé à réfléchir à ça avec beaucoup de modestie car si le film ou l’édition musicale ont à peu près un siècle, le livre, lui, est une "bestiole" beaucoup plus ancienne, archaïque et donc résistante. Je tâte le terrain avec M@nuscrits. Expérience qui (en passant) se porte très bien malgré les efforts déployés par certains pour fabriquer un buzz selon lequel cela "fatiguerait". On en est à parler de "M@nuscrits de "la grande époque"...

Revenons à notre exemple concret : ’’Pourquoi je publie en numérique’’ de LMarg. La question se présente à moi sous la forme d’un texte : L’Enfant neutre, qui est un des plus téléchargés et lus et qui reçoit d’excellents commentaires. J’écris à LMarg que j’envisage de le rétropublier, mais l’affaire traîne et, entre temps, je publie Alex et Dahlia, ce qui, à priori, relèvent d’une ligne éditoriale "symétrique" de celle de LMarg. Il me demande alors gentiment de retirer son M@nuscrit et m’annonce qu’il va le publier en numérique chez François Bon, ce à quoi j’applaudis des deux mains, car il s’agit, pour moi, d’une décision totalement cohérente. La publication papier de L’Enfant neutre n’aurait pas été une rétropublication, mais une régression. Son édition numérique sur publie.net est une progression. C’est une question de cohérence.

De quoi s’agit-il en fait ? M@nuscrits est un système d’auto-publication numérique gratuit. Il a le côté "auto" de la démarche de Nabe : l’auteur court circuite tout le système de l’édition pour se publier lui-même, il a le côté numérique de publie.net : ce sont des centaines de textes qui sont donnés à lire à tout le monde sous la forme d’un fichier téléchargeable, il a le côté , disons "Google", d’être gratuit, comme tout ce qui est intéressant sur le Net. (C’est quand même une des principales différences entre L’Enfant neutre sur M@nuscrits et L’Enfant neutre sur publie.net, que le premier est gratuit et l’autre payant.

Car c’est là où les choses deviennent intéressantes à analyser : quel est le bon modèle économique pour l’édition numérique ? On voit ici qu’il y en a au moins quatre :

- Celui de publie-net qui utilise le Net pour se substituer au système éditorial classique, avec un vrai travail éditorial, sélectif, avec une ligne, comme une maison d’édition pointue et partager les revenus provenant des économies réalisées dans la diffusion/distribution entre l’éditeur et l’auteur.

- Celui de M@nuscrits qui ne se réalise que dans la rétropublication, par les ELS ou par d’autres (cf Carole Five) et donc par une boucle avec l’économie traditionnelle du secteur.

- Celui du passage du numérique gratuit au numérique payant (LMarg), c’est ce que nous allons tenter avec la récupération de la plateforme des M@nuscrits Alpha pour mettre en ventre des fichiers numériques édités (J.C.Martin) à partir des M@nuscrits gratuits.

- Et puis il y a celui de Nabe, qui est globalement difficilement reproductible car il correspond trop à son équation trop personnelle, mais dans lequel certains éléments sont généralisables, en particulier dans l’aspect communautaire, autour d’un auteur, mais aussi dans les rapports de forces entre éditeurs et distributeurs.

Je pense qu’ils peuvent tous bien fonctionner et de manière simultanée entre eux et avec le système traditionnel, leur réussite, à tous, dépend de la capacité de ceux qui les portent collectivement de ne pas s’auto-détruire, purement et simplement, ce qui est, quand même, la tendance lourde de toute les révolutions, à n’importe quelle époque et dans n’importe quel domaine.

Commentaire mis initialement en ligne sur le blog de la Revue littéraire

Photographie de Gérard Castello-Lopes, Lisbonne, 1956.

© Léo Scheer _ 28 février 2010

[1pseudo de Laurent Margantin sur le blog des éditions Léo Scheer

Messages

  • Léo, vous écrivez : Pour LMarg, par exemple, l’édition numérique est un refuge, un peu comme une tranchée ou un bunker où il s’installe pour rester à l’abri de la décadence du système de l’édition et de ce où il entraine les auteurs.

    Je crois que vous vous trompez. Publie.net me paraît ouvert à pas mal d’auteurs très différents, plus que nombre d’éditeurs-papier disons. Ou alors si refuge il y a, c’est comme pour tout auteur dont le texte auquel il croit a été refusé par une série d’éditeurs : il se "réfugie" chez un éditeur qui l’a trouvé suffisamment bon pour l’éditer, mais il ne s’agit pas là de se "retrancher" ni se couper de ce qu’il y a de vivant dans la littérature contemporaine, au contraire (voir mon propre site qui lui donne une large place, notamment du côté de la littérature de langue allemande actuelle, qui m’intéresse un peu plus il est vrai que la française).

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