Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

José Emilio Pacheco : simplicité et profondeur

A 74 ans, le poète mexicain José Emilio Pacheco nous a quittés

Le poète mexicain José Emilio Pacheco est mort dimanche dernier, 26 janvier 2014. A la suite d’une chute le vendredi précédent chez lui, il s’est alité et endormi tranquillement. Il ne s’est plus réveillé.
Né en 1939, il fut un des membres les plus célèbres de la génération dite du « Medio Siglo », du nom de la revue à laquelle il a commencé à collaborer dans les années 50, avant de faire partie de la direction du supplément « « Ramas Nuevas » de la revue « Estaciones », aux côtés de Carlos Monsiváis, autre écrivain mexicain connu, décédé il y aura quatre ans en juin. Il a également collaboré à la revue de l’UNAM (l’Université nationale), puis il a été rédacteur en chef du supplément « México en la Cultura », dirigée par Fernando Benítez.
Lecteur vorace, travailleur infatigable, il avait fait des études de droit et de lettres, et il a enseigné dans plusieurs universités au Mexique, aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre. Il est connu pour ses recherches sur la vie culturelle mexicaine aux XIXe et XXe siècles ainsi que pour ses nombreuses anthologies, préfaces, études sur des auteurs divers, sans compter sa rubrique « Inventario », publiée chaque semaine presque tout au long de sa vie active et qui pouvait consister en un article ou une chronique, une nouvelle ou une critique littéraire, un essai ou un poème ; et universellement reconnu pour son œuvre personnelle : romans, nouvelles, poèmes, qui ont été traduits en plusieurs langues.
Son œuvre poétique se caractérise par sa simplicité, son rejet du lyrisme et des ornements inutiles. Ecrits dans un langage quotidien, ses poèmes reflètent une conscience aiguë de l’éphémère, une ironie et un humour souvent désenchantés et parfois même grinçants face à la destruction de sa ville natale, Mexico, face au désastre dans lequel il voyait son pays plongé, face à l’horreur de notre monde : critique de son temps, il était aussi préoccupé par le sens de l’histoire.
Son style très personnel, clair, familier, fuit la rhétorique, passe comme en se jouant du concret à l’abstrait, de l’immédiat au transcendantal. C’est celui d’un homme extrêmement modeste et effacé, d’un poète persuadé du caractère collectif, populaire, de l’écriture et assumant pleinement de solides valeurs morales et sociales.
Il a signé des scénarios de films et des traductions d’auteurs de langue anglaise (Oscar Wilde, Tennessee William, Samuel Beckett, T.S. Eliot, entre autres), qu’il préférait nommer « approximations », convaincu qu’il était de l’impossibilité de traduire la poésie.
Pacheco a reçu de nombreux prix : Cervantes en 2009, Reina Sofía de poésie ibéro-américaine la même année, Octavio Paz en 2003, Pablo Neruda en 2004, José Donoso en 2001...
La majeure partie de sa poésie est réunie sous le titre Tarde o temprano (poemas 1958-2000). Deux romans : Morirás lejos et Las batallas en el desierto ; trois recueils de nouvelles : La sangre de Medusa, El viento distante, El principio del placer.
En français : Tu mourras ailleurs, La Différence, 1991 ; Le passé est un aquarium, La Différence, 1991 ; La lune décapitée, 1991 ; Batailles dans le désert, La Différence, 1998 ; Le lever de la mer, Temps des Cerises, 2005.

Quelques versions rapides :

Accélération de l’Histoire

J’écris quelques mots
et au même instant
ils disent déjà autre chose
ils possèdent
une intention distincte
ils sont déjà soumis
au carbone 14
Cryptogrammes
d’un peuple très lointain
qui cherche
l’écriture dans les ténèbres.


Equation du premier degré

Dans la dernière rivière de la ville, par erreur
ou par incongruité fantasmagorique, j’ai vu
soudain un poisson presque mort. Il agonisait
empoisonné par l’eau immonde, aussi létale
que l’air que nous respirons. Quelle frénésie
que celle de ses rondes lèvres,
du zéro mobile de sa bouche :
le néant peut-être
ou le mot inexprimable,
le dernier râle
de la nature dans la vallée de Mexico.
Point de salut pour lui
hormis le choix entre deux formes d’asphyxie.
Et cette double agonie m’ôte tout repos,
le supplice de l’eau et de son habitant.
Son regard douloureux posé sur moi,
son désir d’être écouté,
sa condamnation sans appel.
Je ne saurai jamais ce que voulait me dire
ce poisson sans voix qui ne parlait que la langue
omnipotente de notre mère la mort.


Le feu

Dans le bois qui se résout en étincelle et en flamme
puis en silence et en fumée qui se perd
tu as vu ta vie se défaire avec un discret fracas
Et tu te demandes si elle a fourni de la chaleur
si elle a connu une des formes du feu
si elle a réussi à s’animer et si ses flammes ont pu éclairer
Autrement tout aura été en vain
Fumée et cendres ne recevront pas de pardon
car elles n’auront pas vaincu l’obscurité
tout comme la bûche qui brûle dans une pièce déserte
ou dans une cave seulement habitée par les morts


Le silence

Silencieuse nuit. Ici dans le bois
je ne distingue pas la moindre rumeur, non, d’aucune sorte.
Les vers travaillent.
Les oiseaux de proie font leur besogne
(certainement).
Mais je n’entends rien.
Rien que le silence qui fait peur. Il est devenu
si rare, si rare en ce monde
que personne ne se rappelle à quoi il ressemble,
plus personne ne veut
se retrouver avec soi-même un seul instant.
Demain
nous remettrons de nouveau la vraie vie
à demain.
Non par dégoût d’être ni par ennui de se sentir vivant :
étonnement de se trouver ici et maintenant à cette heure aussi muette.
Silence dans ce bois, dans cette maison
au milieu du bois.
Serait-ce la fin du monde ?


La flèche

Peu importe que la flèche n’atteigne pas son but
C’est mieux ainsi
Ne capturer aucune proie
Ne faire de mal à personne
car l’important
c’est le vol la trajectoire l’élan
la distance parcourue en l’air
l’obscurité délogée quand elle s’enfonce
en vibrant
dans l’étendue du néant


La matière défaite

Retourne dans ma bouche, syllabe, langage
nommé et reconstruit par ce qui est perdu.
Reviens toucher, mot, la soumission
qui te détruit avec ton propre feu.

Reviens donc, chanson, vers le lieu
où le temps s’achève tout en s’écoulant.
Il n’y a ni colline ni mur que son passage ne coupe :
c’est le perdurable, pas l’instant, qui fuit.

Maintenant je te nomme, incendie, et dans ton bûcher
je me reconnais : j’ai vu dans tes flammes
ce qui est détruit et lointain. C’était

un arbre fugace d’une forêt calcinée
un mot qui retrouve dans sa sonorité
la matière défaite de l’oubli.


Notre nuit interminable

Mes pauvres pages, mon ange gardien, foi
des très anciennes bonnes d’enfant,
ne font pas le poids dans la balance et ne peuvent rien
contre l’horreur si dense de ce monde.
A combien de désastres ai-je déjà survécu,
à combien d’amis morts, à combien de douleur
dans les nuits profondes de la torture.

Et moi qu’est-ce que je fais, que puis-je faire.
La souffrance des autres me fait tellement mal,
et c’est à peine
si je tente de la conjurer une seconde avec ces feuillets
que ne liront pas les intéressés, ni les morts ni les pauvres
et pas non plus
la jeune fille martyrisée. Quel Dieu
pourrait demeurer indifférent
à cette explosion, à cette invasion de l’enfer.
Et où donc gît l’espérance, d’où
va se lever le jour qui ensevelira
notre douloureuse nuit interminable.

© Philippe Chéron _ 7 février 2014

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