Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Kafka à Radotin

extrait du Journal

Après-midi à Radotin pour essayer de retenir l’employé. A cause de cela ne suis pas avec Löwy auquel je pense sans cesse. Dans le wagon : le bout du nez de cette vieille femme à la peau tendue, presque encore jeune. Est-ce que c’est donc là, sur le bout du nez, que finit la jeunesse et que commence la mort ? La manière qu’ont les passagers d’avaler leur salive descendant dans leur gosier, leur manière d’élargir leur bouche comme des signes qu’ils jugent le voyage en train, l’association des autres passagers, leur place dans le compartiment, la température dans le wagon, et même le numéro de Pan que j’ai sur les genoux et que certains regardent de temps en temps (qui est tout de même quelque chose qu’ils ne pouvaient absolument pas s’attendre à trouver dans ce train), qu’ils jugent tout cela irréprochable, naturel, non suspect, tout en croyant encore que cela aurait pu être bien pire. Marché de long en large dans la cour de monsieur Haman, un chien pose une patte sur le bout de mon pied, que je balance. Des enfants, des poules, çà et là des adultes. Une bonne d’enfants, qui se penche par moments par-dessus le balcon ou se cache derrière une porte, a envie de moi. Sous ses regards je ne sais plus ce que je suis à cet instant, si je suis indifférent, honteux, jeune ou vieux, impertinent ou dévoué, si je tiens mes mains derrière ou devant moi, si je gèle ou si j’ai chaud, si je suis un ami des bêtes ou un homme d’affaires, un ami de Haman ou un solliciteur, si je suis supérieur aux participants à la réunion qui parfois sortent de la salle, vont aux pissotières et reviennent en un circuit ininterrompu, ou bien si je suis ridicule à cause de mon costume léger, si je suis juif ou chrétien etc. Le fait que j’aille de long en large, que je me mouche, que je lise Pan ici et là, que j’évite craintivement le balcon pour voir soudain qu’il est vide, le fait que je regarde la volaille, que je me laisse saluer par un homme, que je vois par la fenêtre de l’auberge tous les visages posés à plat et de travers les uns à côté des autres et tournés vers un orateur, tout cela contribue à mon état. Monsieur Haman, qui sort de temps en temps de la réunion, que je prie d’exploiter en notre faveur l’influence qu’il a sur l’employé qu’il a fait entrer dans notre affaire. Barbe d’un brun noir poussant autour des joues et du menton, yeux noirs, entre les yeux et la barbe les nuances sombres des joues. C’est un ami de mon père, je le connaissais déjà quand j’étais enfant, et l’idée qu’il était grilleur de café me l’a toujours rendu plus sombre et plus viril qu’il n’était.

encore à Radotin : ensuite je suis allé marcher seul, grelottant dans le jardin, puis j’ai reconnu à la fenêtre ouverte la bonne d’enfants qui m’avait suivi de ce côté de la maison.

la suite à Radotin : l’ai invitée à descendre. La première réponse a été sérieuse, alors que jusque là elle avait pouffé de rire en me regardant avec la petite fille qu’on lui avait confiée, et qu’elle avait fait la coquette comme elle n’aurait jamais osé le faire à partir du moment où nous nous sommes connus. Ensuite nous avons beaucoup ri ensemble, alors que je gelais en bas et elle en haut à la fenêtre ouverte. Elle pressait ses seins contre ses bras croisés et tout son corps contre l’appui de la fenêtre, les genoux apparemment fléchis. Elle avait 17 ans et m’en donnait 15-16, ce dont elle n’a pas voulu démordre pendant toute la conversation. Son petit nez allait un peu de travers et à cause de cela jetait une ombre inhabituelle sur sa joue, qui ne m’aiderait d’ailleurs pas à la reconnaître. Elle n’était pas de Radotin, mais de Chuchle (la dernière station avant Prague), ce qu’elle ne voulait pas qu’on oublie. Ensuite promenade avec l’employé, qui serait resté dans notre affaire même si je n’étais pas venu, dans le noir sur la route qui part de Radotin et puis retour à la gare. Sur un côté des collines non cultivées utilisées par une fabrique de ciment pour ses besoins en calcaire. Vieux moulins. Histoire d’un peuplier arraché hors de terre par un tourbillon dont les racines allaient d’abord tout droit dans la terre et qui ensuite s’étalaient. Visage de l’employé : chair rougeâtre comme de la pâte sur des os robustes, a l’air fatigué, mais solides dans ses limites. Ne s’étonne pas, même pas dans la voix, que nous allions nous promener ici ensemble. Dans un grand champ acheté par une usine prévoyante, laissé pour le moment en friche, situé en plein centre du village, entouré de bâtiments d’usine éclairés par une forte lumière électrique, mais à certains endroits seulement. Lune claire, pleine de lumière, d’où la fumée blanche sortant d’une cheminée. Signaux de train. Léger bruit des rats à côté du long chemin qui coupe le champ et que les habitants du village empruntent contre la volonté de l’usine.

Extrait du Journal de Kafka, nouvelle traduction

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 14 février 2014

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