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Oeuvres Ouvertes : Jean-Michel Maulpoix, Les Meidosems d'Henri Michaux

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Jean-Michel Maulpoix, Les Meidosems d’Henri Michaux

dissémination de février 2014

Ce mois de février, Pierre Cendrin a proposé une dissémination sur le corps dans tous ses états. J’ai songé évidemment aux métamorphoses chez Kafka, et tout de suite après à celles que l’on trouve chez un de ses grands lecteurs (dès les premières traductions parues en France), Henri Michaux, métamorphoses qui sont autant celles de l’âme que du corps.

C’est ici de Portrait des Meidosems qu’il est question ("L’élasticité extrême des Meidosems, c’est là la source de leur jouissance"). Jean-Michel Maulpoix a beaucoup lu Henri Michaux, et son site - parmi les premiers du web littéraire - est riche en ressources sur l’auteur de Plume. Je le remercie de m’avoir autorisé à reprendre cette étude (il avait accueilli il y a longtemps ma lecture d’Ecuador).

J’avais créé ici une rubrique 2054 (année où l’oeuvre de Michaux sera dans le domaine public), et propose trois extraits de Portrait des Meidosems (à lire en entier dans La Vie dans les plis).

 

Jean-Michel Maulpoix, Les Meidosems d’Henri Michaux

De l’Équateur au pays de la Magie, de Plume à Pollagoras, et de l’Homme-bombe aux Hommes en fil, en passant par les Hacs, Orbus, Ecoravettes, Rocodis, Niijidus, Garinavets et autres créatures fantastiquement humaines, I’œuvre d’Henri Michaux tend à prendre l’allure d’une ménagerie d’animaux inquiétants, d’une galerie tapissée de tableautins incongrus ou de miroirs déformants qui renvoient au passant une image grotesque, touchante ou cruelle, de sa propre condition. Ce ne sont là, croirait-on, que des jeux de surfaces, mais tels que s’y laisse percevoir, comme sur un visage décomposé ou fiévreux, ou sur un épiderme tremblant, la délirante pathologie d’une profondeur, d’une identité trouble en instance de métamorphose, d’un malaise ou d’une angoisse qui ne sont pas l’affaire d’un seul mais de tous. Cette œuvre abonde en créatures imprévisibles et en rencontres, comme en coups de théâtre et en "interventions" : elle touche au romanesque et à la morale, elle est pressée d’interroger, de surprendre et de donner à voir ; effusive et méditative à la fois, purgative autant qu’investigatrice, elle considère avec soupçon la trop complaisante poésie qui chérit le sujet et révère le langage. L’on ne se tromperait guère en la relisant à la manière d’un moderne recueil de Caractères qui décrirait les plis et les passages inquiétants de l’espèce humaine sur cette terre.

Parmi les créatures nombreuses qui hantent le monde imaginaire d’Henri Michaux, il en est une qui se détache par son nom et ses vertus, comme si elle concentrait sur sa propre personne, toute aléatoire et fictive, cela même qui fut à l’origine de la mise au monde de ses semblables. Cette créature, d’ailleurs, n’est pas une mais plurielle, ou telle la reine d’un essaim prodigieux de fantômes intérieurs. C’est là le propre des enfants de l’imagination et de la rêverie : ils prolifèrent mystérieusement. Elle a pour nom le meidosem, ce qui suffit à donner le vertige, puisque l’on y entend le mol grec eidos qui désigne l’espèce et l’essence, complété d’un préfixe et d’un suffixe répétant l’initiale du nom même de Michaux, cette « admirable et mémorable » lettre M dont Claudel écrivait en 1946 qu’elle « se dresse au milieu de notre alphabet comme un arc de triomphe appuyé sur son triple jambage, à moins que la typographie n’en fasse un échancrement spirituel de l’horizon. Celui du Monde par exemple et pourquoi pas celui de la Mort ? Portique ouvert à toutes sortes de vues et de suggestions".

Ainsi le meidosem et sa compagne meidosemme forment-ils un couple idéal d’une espèce essentielle. Ils sont l’unique sorte d’enfant que l’écrivain Michaux accepte d’engendrer ; ils sont aussi bien ses parents et peuvent se prévaloir de révéler obliquement son identité d’une façon beaucoup plus sûre et définitive que le patronyme détesté légué par l’état civil. Ils n’ont pas de visage, ni d’apparence constante, mais ils empruntent leurs traits changeants aux désirs et aux angoisses de celui qui un jour les a inventés et dont ils continueront de tracer le portrait objectif par-delà sa mort. Leur vie même se tient toute dans les plis d’un texte de soixante neuf pages publié une première fois au Point du jour en 1948 et qui prend place en 1949 dans La Vie dans les plis, entre des « apparitions » et des « lieux inexprimables ». Leur existence est fragmentaire, comme ces pages de peu de mots, écrites pour « court-circuiter », dans le refus du bourgeonnement et de la pétrification. Leur aventure commence sans préambule ni précautions ; sur deux pages presque blanches, deux phrases saisissent au vol la fable des meidosems :

Page 101 : « D’ailleurs, comme toutes les Meidosemmes, elle

ne rêve que d’entrer au Palais de Confettis. »

Page 102 : « Et pendant qu’il la regarde, il lui fait un enfant

d’âme. »

Voici prononcé le mot capital : "Âme", celui qui ne s’articule pas mais qui nous fait ouvrir et refermer la bouche très vite, juste le temps d’un souffle. « Âme pour tout dire », le Meidosem eût aussi bien pu s’appeler meidosâme, mais ce nom eût été trop lourd, et l’on n’y eût pas entendu le verbe aimer. Car cette fable de l’âme est aussi une histoire d’amour, voire l’histoire de l’amour tel que l’incarne légèrement la grande et gracieuse meidosemme « sur ses longues jambes fines et incurvées ». Mieux que les hommes en fil d’Épreuves, exorcismes, rencontrés « au bout d’une longue maladie, au bout d’une profonde anémie », et qui ont traversé celui devant qui ils se tenaient, raides et tendus, les meidosems sont des créatures mobiles, ténues, passagères et insaisissables. D’une légèreté de plume et d’une hypersensibilité végétale, ils réagissent à tout ce qui se passe dans le monde et dans leur coeur, avec une telle intensité que ces événements mêmes semblent des mouvements de leur propre substance. Ils ne connaissent ni repos, ni répit, mais surgissent partout, à l’improviste, tremblants, changeant de forme sans trêve... On les voit, par exemple, qui descendent nus, accrochés à un parachute, de quelque « petite terre inconnue dissimulée dans quelque ionosphère », ou bien se muer « en cascades, en fissures, en feu ", variant leurs reflets avec l’espoir de moins souffrir. Ce sont « des centaines de fils parcourus de tremblements électriques, spasmodiques" ; ce sont « trente-quatre lances enchevêtrées" ou "quelques ballots tombés d’une charrette » ; ou « c’est une peine qui court, c’est une fuite qui roule ». Leur précaire existence procède ainsi par définitions rapides et alinéas. Aussi minime paraît l’effort de l’écriture que le commerce des Meidosems avec le monde. Ces échanges furtifs, vertiges, transports et petits agrégats de vocables, traduisent l’impatience et l’insatisfaction de ces créatures aléatoires qui ne songent qu’à s’alléger de leur substance pourtant si mince pour se défaire et s’envoler. Comme l’âme dont il n’est qu’un repli, le Meidosem est en souffrance sur cette terre, et il rêve au Palais céleste et minuscule d’un confetti emporté par le vent. Son désir commence de se réaliser lorsque « des ailes sans tête, des oiseaux, des ailes pures de tout corps volent vers un ciel solaire, pas encore resplendissant, mais qui lutte fort pour le resplendissement, trouant son chemin dans l’empyrée comme un obus de future félicité ».

Le pays meidosem est celui des passages ; on le reconnaît à ses terrasses, ses toits, ses échelles, ses promontoires secoués de bourrasques, toutes sortes d’ouvertures et d’invitations à l’espace, à l’envol silencieux, pour échapper au « polygone barbelé du présent sans issue ». Il y a aussi des lianes, de longues tiges et des arbres où les Meidosems grimpent « par la sève » pour se délasser. Toujours en instance de naître ou de disparaître, ces créatures ne sont bientôt plus que ce qui s’enlève dans l’âme, ce qui palpite, s’élance, désire, ou se blottit un court instant en soi, en l’autre, éperdument. Elles font aussi peu de différence entre leur propre corps et le monde qu’entre la douceur et la douleur. Leur force est toute en leur faiblesse, leur voyance en leur aveuglement, leur richesse en leur pauvreté. Peut-être rêvent-elles de s’envoler pour mettre un terme à ces paradoxes...

S’il fallait trouver à Plume un héritier au sein de la nombreuse famille des petits êtres imaginaires mis au monde par Henri Michaux, je choisirais sans hésiter le Meidosem, né justement d’un trait de plume, au moment où l’écrivain rêve d’échanger celle-ci contre le pinceau ou d’accélérer son trace. Mais qu’on ne s’y méprenne : les Meidosems sont a la fois des créatures abstraites, idéales, aux traits allégés, épurées semble-t-il de toutes les scories humaines, et des êtres plus résolument objectifs et réels que d’autres, puisqu’ils sont vus du point de vue de la faiblesse et de la finitude, scrupuleusement observés en leur tremblante intériorité, leurs soucis, leurs désirs et leurs craintes, aussi diaphanes et aléatoires que sensibles. Leur portrait donc est salutaire : il semble qu’il suffise d’en préciser les détails angoissants pour que l’angoisse s’évanouisse ; leur minuscule existence est telle qu’on y déchiffre simultanément une insupportable fatalité et une merveilleuse délivrance.

© Jean-Michel Maulpoix _ 28 février 2014

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