Œuvres ouvertes

Combles, coulisses, serre-files avec corbeau / Serge Meitinger

Nouvelle suite après "L’homme, de dos et de profil"

CASSE-PIPES

C’est le grenier ou le placard des dieux désaffectés. Grandes têtes plates comme des paravents, toutes les mêmes et qu’on dirait étonnées – leur rangée, déjetée contre la paroi, penche et s’affaisse. Quelque bras se lève bien encore pour bénir, mais gauchement, car un nimbe par trop de guingois rend timide, enlève toute assurance. La plupart des mains sont déjà retombées, lasses, vacantes, inutiles. Dans le fond, en leur candeur sans tain, ils n’en reviennent pas de n’être plus que des figures usagées, dûment réformées, et d’être ainsi les prochains à tomber au jeu de l’universel casse-pipes !

TROTTE-MENUE

Serrant les rangs, les petites voilées se pressent toutes dans le même sens. Le bord d’une voie ferrée, formant muret, les canalise et ferme leur mouvement en un goulet. Pourquoi tant de hâte et risquer la bousculade ? C’est qu’il a plu et va encore pleuvoir. Nulle ne doit rester en arrière. La dernière sera maudite, moquée, mouillée au moins.

– Mais, elles ne courent même pas, les sages petites ! Elles vont vers leur école à pas menus, à pas comptés, serrées certes, peut-être un peu trop, car elles sont ensemble. Tout au long de cette voie ferrée, le voile est leur signe de ralliement et leur garant. Il les distingue et protège du monde atone, gris et pluvieux, qui les entoure et surveille.

CHAMP SUR CHAMP

Peintre, photographe, poète, plasticien, il vous faut tenter le paysage hors échelle. La ligne d’horizon soit le bord de cette table terne, le bout de ce morne champ, le lointain de cette plaine vaste et plate comme la mer. Qu’il soit impossible de se repérer en ce plan sans relief par la taille ou la forme d’« objets » arrachés à toute objectivité. Cette touffe éloignée, presque estompée : un bouquet d’arbres, une traînée de pinceau sale, la trace d’une éponge qui a torché le pâté malhabile d’un écolier brouillon ? Cet ovoïde : l’œuf à la coque tant attendu ou un monument, un immeuble, un monolithe ou un météore improbables ? Objet non identifié présent dans le regard. Il n’y a que la petite flaque qui soit assez nettement une flaque de liquide, mais est-elle le reliquat d’une grosse ou petite averse, l’eau répandue par un jeune peintre gâchant ses couleurs, le résultat de quelque subreptice miction ou la « flache » de Rimb., de mémoriale mémoire ? Moins un paysage du rien qu’un paysage du peu, du presque et du peut-être !

MISE À SAC

Grand sac de lin pur ou de belle toile écrue, il tient tout seul, droit, debout, drapé dans sa blancheur. La claire et stricte torsade de l’étoffe, qui en son haut le referme, lui donne du corps. Il n’a besoin de personne pour se poser, présent. Et la cueilleuse de thé, si c’est elle, qui sur son dos l’a assis, a été, toute courbée, comme anéantie, réduite au signe abstrait et dérisoire du seul pied droit émergeant à mi-mollet de la bure roide et grise de son sari de travail.

FIGUES

Le fin museau des figues mûres pointille sur l’assiette où elles sont disposées et tout autour, sur fond de feuilles, traitées comme feuilles d’acanthe. Elles animent ainsi l’intérieur dépouillé où elles règneront un moment par leur chaude tonalité, leur toute présente mesure, leur fragrance exacte, rayonnant d’une vitalité insue. Tel celui qui peignit une corbeille de poires comme une belle nichée de poussins et en fit, de bonheur, quasi pépier le jaune !

TRANCHET

Comment la vitre à demi levée d’une portière – celle d’un véhicule ancien aux montants de bois – peut-elle couper le monde en deux ? C’est simple : buée et gouttes de pluie ont opacifié le verre déjà un peu sale et tout ce qu’il filtre s’en trouve déformé et flouté. Le regard s’y meut comme en une sphère inférieure de l’être, brumeuse et aqueuse, où les forces et les formes ne s’individuant pas, elles ne cessent de coller les unes aux autres, sans perspective ni dégagement. Au-dessus par contre, dans l’air libre, se joue la délicate complication des frondaisons sur fond de ciel ouvert et nu. Dommage pour ce passant à l’allure si décidée : la ligne courbe de la vitre proprement le décapite ! Elle laisse dans l’indistinct la part du corps, elle fait émerger le sommet de la tête. Sommes-nous donc condamnés à viser le pinacle ?

MIRABELLES

Une ligne ou une lignée ? Quelqu’un les a mises en rang, ces cinq mirabelles, pour l’art et l’expression. Deux d’entre elles se tiennent comme par la tête, s’unissant par leur courte attache et leur feuille minuscule. Les trois autres s’espacent un peu plus avec une certaine régularité et une manière de quant-à-soi qui les situent à leur juste place dans la rondeur de l’être. À elles cinq, elles exaltent un ordre vivant et frais où faire rouler tout ce qui arrive en un flux sensible et sensé. Leur ligne mesure la terre, en ce sens elle est « géomètre », mais c’est pour affirmer la claire lignée du vif.

SERRE-FILE

Tous en file indienne – et, pour une fois, l’expression convient parfaitement car ce sont bien des Indiens ! –, ces jeunes hommes, presque tous de même taille et, apparemment, de même âge, tout de blanc vêtus – avec la même allure et la même tenue : un long sari jusqu’aux pieds et une tunique immaculée. Sur deux et trois rangées, ils sont une bonne cinquantaine à attendre, les talons du dernier rang sagement accotés au rebord cimenté d’une pelouse. Ils attendent dans le plus grand calme, les mains croisées derrière le dos ou posées sur les hanches, s’interrogeant du regard, échangeant quelques mots. Un bus semble s’avancer, il sera bientôt à leur hauteur. Est-ce lui qu’ils attendent, avec la conscience patente et patiente d’offrir un cœur unanime en une circonstance émouvante ? Le blanc n’est-il pas, en Inde, la couleur du deuil ?

UN CORBEAU

Le béton, brut de décoffrage, est un appeau pour la lumière. Ses aplats sans possible reflet, ses méplats granuleux à l’œil la sculptent, littéralement à contre-bloc, comme une colonne, présente bien qu’invisible, comme une cathédrale virtuelle, pesante bien que néante. Trois masses géométriques, dont une seule se tient en légère asymétrie, du décoffré brut de brut, découpent volumes et espaces selon cet ordre où béton et lumière se répondent, s’arrêtent, se figent en leur contrepoint. Mais il suffit, découpé en ombre chinoise, d’un corbeau de profil, posé immobile sur le bord de la faille, pour scander vide et plein, mettre en rythme sans bouger, ouvrir mesure.

EN DÉPÔT

Dans les coulisses – de quelle maisonnée, de quel marché, de quel temple ? –, à l’orée même du dépotoir. L’on y a déposé un bouddha grandeur nature assis en lotus. Et il siège – peut-on dire encore qu’il trône ? – parmi les débris. Il se tient entre deux tableaux pieux dont un mandala, déchirés, rongés, sortis de leurs cadres. Devant lui, une vaste cage en fort treillis de métal enferme une étrange forme ovoïde, énorme et blanche. Sur le sol, des fleurs de carton comme foulées aux pieds et des copeaux dans la boue. Tout cela semble attendre la prochaine navette de la voirie. Mais, bien qu’apparemment, dans ce contexte, il soit fini de rire, l’éveillé n’a rien perdu de son célèbre sourire qu’il continue à répandre sans barguigner. Peut-être en vain, peut-être en connaissance de cause, lui qui sait le passage et l’envers des choses !

24-27 février 2010

© Serge Meitinger _ 2 mars 2010

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