Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Christa Wolf, August

traduit de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein

1946. August est un orphelin de huit ans recueilli dans un château d’Allemagne de l’est transformé en sanatorium. Il y fait la connaissance de Lilo, une réfugiée de dix-sept ans. Lilo, c’est Christa Wolf elle-même qui, à travers ce récit, se souvient de ce petit garçon tombé amoureux d’elle et imagine ce qu’il a pu devenir : un chauffeur de bus en route vers Berlin qui, en conduisant, se souvient lui-même du petit garçon qu’il fut, de sa vie passée avec sa femme Trude, et de Lilo.

 

Christa Wolf, August

Chaque fois qu’il passe à l’embranchement Spreewald, August ne peut s’empêcher de songer aux belles journées que Trude et lui ont passées une fois dans le Spreewald. Ils n’ont pas souvent voyagé, pourquoi des déplacements supplémentaires pendant ses congés ? Et Trude était plutôt du genre sédentaire. Les images des rares voyages qu’ils ont faits n’en gardent que plus de force. La plupart du temps ils passaient leurs vacances sur leur balcon, que Trude avait métamorphosé, avec beaucoup d’amour, en une oasis de fleurs. Quand ils étaient assis là, l’après-midi, buvant leur café et mangeant le gâteau fait à la maison, et qu’il manifestait son contentement, elle pouvait dire qu’il était quelqu’un de facile à satisfaire. Il a eu une bonne vie, personne ne pourra dire le contraire. August ne sait pas s’il a changé depuis l’époque où il était enfant, mais il se souvient très bien que Lilo lui a dit un jour : Il faut toujours que tu en redemandes.
C’était exact : quoiqu’elle fît, qu’elle chantât des chansons aux enfants, racontât des contes ou récitât des poèmes, August en redemandait toujours. Il ne cessait de quémander jusqu’à ce qu’elle lui dise encore une fois son poème préféré et qu’il éprouve à nouveau ce frisson avec le dernier vers : "Dans ses bras l’enfant était mort [1]." Anneliese et Klaus préféraient le poème de l’apprenti sorcier [2], ils le mimaient et même Ede se joignait à eux quand il fallait représenter les flots. Mais un soir un nouveau poème a surpassé tout ce que Lilo leur avait récité jusqu’alors, jusque pendant la nuit August se répéta l’action. Il ne savait pas ce qu’était un tyran, mais il avait compris que l’ami était prêt à risquer sa vie pour l’autre ami. Des vers terribles qu’August avait tout de suite sus par coeur : "Voici mon ami, garde-le comme caution / Décide, si je t’échappe, de son exécution [3]." Jamais il n’avait éprouvé une telle peur comme dans ce cas, pour la vie de cet ami, mais jamais un tel bonheur, lorsqu’il fut sauvé par la fidélité de son ami. Le lendemain, il alla voir Lilo et lui demanda : Sommes-nous des amis ? Et elle lui caressa la tête en lui disant : Oui.

Avec l’aimable autorisation des traducteurs et des éditions Bourgois

© Christa Wolf _ 26 février 2014

[1Dernier vers du poème de Goethe "Le roi des Aulnes". (NdT)

[2Autre poème de Goethe. (NdT)

[3Il s’agit du poème de Schiller "La Caution" (NdT).

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