La littérature sans éditeurs ? L’écriture web avec Elfriede Jelinek

dissémination de mars 2014

Dans sa proposition de dissémination sur les écritures clandestines, Grégory Hosteins posait cette question essentielle : "Comment faire de cet écran le jour d’une expé­ri­men­ta­tion propre à l’écrit ?"

On l’ignore souvent : Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature, a été une pionnière de l’écriture web. Elle a créé son site www.elfriedejelinek dès 1996, et elle s’en est servie très tôt comme d’un support d’écriture à part entière, au point d’y donner uniquement en numérique un récit intitulé Neid en téléchargement libre.

La revue fiktion.cc a mis récemment en ligne un entretien où elle évoque sa pratique de l’écriture web, entretien réalisé par Ingo Niermann. Je remercie l’auteur et les rédacteurs de la revue de m’avoir autorisé à en traduire quelques extraits centrés sur sa pratique d’écriture numérique, une traduction en anglais de la totalité de l’entretien étant disponible.

Jelinek a commencé à écrire sur ordinateur bien avant internet, dès 1986, raconte-t-elle. Renoncer à l’écriture manuscrite a été facile, l’ordinateur assouvissant son besoin d’écrire vite et nerveusement, quitte à retrancher certains passages ensuite, l’ordinateur allégeant surtout considérablement la charge de travail : pas de texte à recopier en entier lors des corrections, le gain de temps est énorme. Mais c’est l’étape suivante, l’écriture connectée qui a été déterminante pour elle dans cette curieuse tension entre sphère privée et ouverture au public sans l’intermédiaire d’un éditeur. Jelinek a des mots très durs à propos du "monde littéraire germanique qu’elle considère comme extrêmement corrompu et népotique", et elle ajoute : "Il n’y aura plus de maisons d’édition, mais des auteurs il y en aura toujours".

Elfriede Jelinek nous invite à inventer de nouvelles formes de publication et de réception en ligne. Le paysage est en train de changer radicalement, notamment parce que ceux qui faisaient autorité, les grands noms de la critique littéraire (elle nomme par exemple Reich-Ranicki pour l’Allemagne) ont disparu. Mais surtout, on s’interroge en la lisant sur ce qui est proprement littéraire dans sa pratique d’écriture en ligne sans éditeur. La littérature se doit-elle d’être clandestine - c’est-à-dire dégagée des impératifs économiques - quand tout ce qui la fait exister dans ses formes et ses conditions traditionnelles (reprises pour l’essentiel par l’édition numérique) est aussi ce qui la fait décliner ? A lire Jelinek, on se sent encouragé à continuer de développer nos blogs comme des ateliers d’écriture en accès libre.

 

Elfriede Jelinek : "Celui qui veut me lire doit venir à moi"

Je ne dirais pas que l’imprimé est quelque chose pour l’éternité, qu’il ait plus de valeur et dure plus longtemps. Sinon je n’aurais pas décidé de ne plus écrire de livres et de ne plus publier ma prose que sur mon site. C’est cette oscillation entre durée et nature éphémère (rien ne se perd sur la Toile, les textes mènent leur propre vie indépendamment de leur exploitation, forment des méandres, certains parviennent par hasard dans certaines mains, d’autres en cherchent, ça me fascine).

Quand je publie sur le Net, le texte m’appartient, et il continue à m’appartenir. Ce dialogue entre un appareil et moi-même a quelque chose de très privé pour moi. En même temps tous ceux qui veulent y accéder peuvent y accéder. Ce mélange privé-public m’a fasciné depuis le début. Au fond je ne veux pas lâcher ce qui est à moi, et de cette manière j’ai le sentiment que je peux manger le gâteau tout en le conservant.

Rien de ce qui est sur le Net n’est gravé dans le marbre. Autrement je n’aurais jamais mis en ligne certaines versions plus anciennes d’un texte, tout ça est détruit. Je ne veux pas que quelqu’un puisse suivre l’évolution de mon travail (ce qui serait possible grâce à cette façon de travailler). Ce qui est en ligne est toujours une version finale, et si quelque chose est modifié, c’est aussi une version finale. Naturellement c’est moins « définitif » qu’une publication chez un éditeur. Mais c’est ce qui me plaît. Le livre est une brique. Quand il y a une nouvelle édition on peut certes corriger des fautes, mais pas plus.

Pourquoi devrais-je proposer gratuitement un texte sur Amazon ? Si je publie en ligne en me passant d’un éditeur, alors je me passe aussi d’Amazon ! Il faudrait bien sûr changer le droit d’auteur, qu’il soit adapté aux nouvelles réalités, et qu’il y ait des rémunérations pour ce travail, mais c’est aux branches professionnelles de négocier. Je ne suis pas bonne pour toutes ces choses-là. Celui qui veut me lire doit venir à moi. S’il s’intéresse à mes travaux, il doit aller sur mon site. Je n’oblige personne à le faire (ce serait de toute façon impossible).

© Laurent Margantin _ 28 mars 2014


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