Éditions Œuvres ouvertes

Retour à Philippe Jaccottet

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Je reprends ici ce texte paru il y a plusieurs années dans la revue québécoise Nuit blanche et que j’avais mis en ligne ici sur mon premier site, D’autres espaces, avec également des contributions de Jean-Marie Barnaud. Je vivais alors à Tübingen, et comment aurais-je pu ne pas faire la rencontre de l’oeuvre de Philippe Jaccottet, notamment de son oeuvre de traducteur ? Je me souviens des très belles pages de Paysages avec figures absentes consacrées à Hölderlin, du petit signe de la Tour que je lui avais envoyé alors, de sa réponse généreuse, des deux-trois lettres qui ont suivi (la dernière, après que je lui avais exprimé mon regret de n’avoir pu assister à la remise du prix Hölderlin, avec ces mots : "J’étais bien las").

Je relis ces jours-ci La Semaison parcourant souvent au hasard une édition des "Oeuvres" qui vient de paraître, surpris du caractère à la fois fragile et solide de cette parole où la voix de l’auteur, croit-on, devient insensiblement la sienne en lisant parce qu’elle s’ouvre naturellement, de façon presque anonyme à ce qui l’entoure et à ce que nous partageons même dans l’éloignement, expérience troublante.

 

Un ruisseau dans la nuit

Nous connaissions l´écriture de Philippe Jaccottet comme une écriture du petit jour et de l´avant-printemps. De nombreuses fois, il est question dans son œuvre – poésie ou prose des carnets – de ces heures qui normalement précèdent l´éveil ou l´éclosion, mais que par une attention et une concentration particulières le poète transforme en des moments de révélation et de conscience. Alors que les autres hommes sont enfouis dans le sommeil ou perdus dans l´hiver, quelqu´un veille déjà, comme si il n´avait jamais trouvé le sommeil ou cherché à se blottir dans une absence que favorisent le froid et la nuit plus longue. Si « les mouvements et les travaux du jour cachent le jour », il est bon alors de se tenir dans cette distance que procurent l´aube ou la fin de l´hiver, ces périodes d´inactivité et d´attente parce que l´isolement empêche le commerce avec les autres. Avant la lumière, dans le pressentiment de son surgissement peut éclore l´attention au jour et à la clarté du monde. Avant d´ouvrir les yeux, l´œil et l´esprit se travaillent dans l´attente.

Ici, dans les trois nouveaux livres que nous offre Jaccottet – œuvres qui semblent surgies d´un très long hiver -, il est de nouveau question d´aubes et de fins du gel, mais il semble que l´espace habité se soit ouvert plus largement, révélant parfois des abîmes. La place laissée aux rêves dans le troisième volume de La Semaison semble ainsi faire reculer l´acte d´écriture vers des zones plus secrètes et inconnues encore, plus sombres aussi que le petit jour où la conscience s´éveillait, en un lieu où le poète ne maîtrise pas les mots choisis ni les perspectives ouvertes. Il y est question souvent de traduction, de « page inédite », d´un « vers unique, rescapé d´une nuit entre veille et sommeil , et qui invoquait l´aube », de tout un monde de notes enfouies et qui dessinent un mouvement vers l´éveil, questionnant même la nature de la veille à venir. Plus tard, éveillé, il s´agira de déchiffrer le sens de ces notes, et elles pourront peut-être être reprises pour que soit révélée la lumière qu´elle contenait au cœur de la nuit. En son fond, le poème est conscience et lumière, mais au cœur d´un monde nocturne qu´il s´agit de traverser et auquel il n´est pas toujours évident d´échapper.

Peu importe donc la forme que prend l´écriture poétique. Pour Jaccottet, qu´elle soit poème en vers, haïku, note de carnet ou bien même traduction, la parole poétique est toujours travail et activité d´éveil, cet éveil serait-il même un moment infime de prise de conscience de la beauté, au-delà de la terreur de la nuit que peut faire surgir le rêve. Car le rêve est double : à la fois menace d´espaces parfois trop profonds et apprentissage d´une lumière plus intérieure, toute proche du réveil. En quelque sorte, il est ce paysage raviné qu´évoque Jaccottet : « … quelques coulées de neige très blanche, dans des ravins (…). Une neige à peine neige, éparpillée sur ce mur au fond du paysage, une invite à monter marcher là-bas, comme vers une lointaine enfance. A monter se rafraîchir dans les plis de ce ravin ». Et le promeneur hivernal d´ajouter : « Cela aide le corps à se démêler du sommeil, et l´esprit à se déplier » (Notes du ravin). Le secret du ravin est dans la présence d´une neige très blanche dans un lieu écarté et étroit, et que le poète parcourt et reprend en tout sens. C´est sans doute le lieu premier de la poésie que cherche à pratiquer Jaccottet, un site écorché et silencieux, géographiquement complexe aussi, et qui ne se laisse pas résumer en une seule forme ou en une seule ligne : écorchure dans la terre, plaie pierreuse qui révèle une lumière et les dessins que trace cette lumière.

Plus on avance dans ce paysage de l´esprit, paysage bel et bien réel, et plus il est difficile de détacher le poème et le carnet, comme il devient évident à la lecture de Et, néanmoins, proses et poésies mêlées. Pour autant, l´écriture poétique ne se compose-t-elle à présent que d´une multitude de traits plus ou moins gratuits, tracés plus ou moins volontairement sur la page, parfois saisis au vol sans qu´on puisse les reprendre ? Le poétique est-il tributaire des élans ou des chutes du rêve, endormi ou éveillé ? Que fait le poète, s´il fait encore quelque chose, puisqu´apparemment il n´écrit plus de poèmes mais uniquement des notes diversement agencées sur le papier ? On remarquera tout d´abord que les récits de rêve sont plus présents dans les carnets. Dans cette nouvelle « semaison », il semble que l´accent ait été mis sur le travail souterrain de l´esprit, activité de germination et d´approfondissement intérieur. Les poèmes et les proses poétiques sont quant à eux nourries des lumières du jour que composent surtout les fleurs et les oiseaux, évoqués comme des surgissements lumineux ou sonores. Même si les deux champs – celui du carnet et celui du poème – ne sont pas séparables ici, il semble que l´ouverture du titre Et, néanmoins soit justement ce mouvement délibéré d´émerveillement devant les choses les plus simples. D´abord présentées comme des « taches blanches…pas entièrement réelles, comme surgies d´ailleurs, revenues de très loin ou remontées d´obscures profondeurs (…) », les fleurs sont remises dans le « réseau du monde », « telles qu´elles sont ». Ces fleurs – violettes ou daucus – sont infimes et peuvent paraître insignifiantes, elles ouvrent toutefois un chemin à la conscience, elles l´éveillent à des possibilités de vie et de vision : « Ce jour-là, en ce février-là, pas si lointain et tout de même perdu comme tous les autres jours de sa vie qu´on ne ressaisira jamais, un bref instant, elles m´auront désencombré la vue ».

Dans les carnets, Jaccottet revient à plusieurs reprises à Marcel Proust, et notamment à sa notion d´ « idée pleine ». Selon Proust, une idée est pleine lorsqu´elle recueille l´essence d´un rapport au monde individuel. Nul doute alors que Jaccottet se sente proche de cette conception, et l´écriture des carnets semble être la recherche des conditions dans lesquelles les « idées pleines » peuvent surgir, tandis que la poésie est l´accomplissement et l´expression de celles-ci. Toutefois, les ombres oniriques qui parcourent la conscience affaiblissent la capacité de celle-ci à s´émerveiller et à atteindre ce que Jaccottet appelle « l´essence de notre vie ». Dans Et, néanmoins, au milieu de pages où il semble que l´esprit épouse parfaitement la matière, le doute surgit quant au caractère bel et bien réel de ces « idées ». Le fond de l´existence ne serait-il pas plutôt l´isolement absolu de l´individu dans le labyrinthe de la mémoire qu´évoque Jaccottet dans une « parenthèse » brutale et impressionnante ? Ne devrions-nous pas écouter la « vérité du rêve » selon laquelle nous sommes tous « perdus, perdus parce que déportés dans un espace autre, altéré, perdus dans des lieux eux-mêmes perdus, et sans aucun espoir qu´on vienne jusque-là nous porter secours » ? Le titre du recueil pourrait alors être doublement interprété : malgré un arrière-plan de peur et d´effroi devant l´abîme de l´existence, le poète prend conscience de la beauté du monde, qui se résume quelquefois à de petites choses, quasi insignifiantes ; d´un autre côté, ces choses laissent bientôt paraître leur fragilité, et le sentiment de beauté disparaît très vite pour laisser de nouveau la place à l´angoisse devant la mort. Des surgissements qui sauvent alors le poète du désespoir et de la pauvreté, ce sont avant tout les sonorités naturelles – parfois proches de la musique – qui concilient peut-être les deux moments, les deux retournements qu´exprime le titre, et donnent un sens – malgré tout – à l´écriture poétique et à l´attention inquiète qui la nourrit. Une de ces sonorités peut être, en pleine nature, le chant d´un oiseau. Le recueil Et, néanmoins s´achève sur le chant du rossignol, évoqué également dans une « note du ravin ». Caché entre nuit et jour, entre peur et joie, il dit l´essence de la poésie : « À cinq heures et demie du matin, sorti dans la brume d´avant le jour, j´entends le rossignol, le ruyseñor espagnol, l´oiseau dont le chant est un ruisseau ».

© Laurent Margantin _ 22 mars 2014

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