Éditions Œuvres ouvertes

Ingeborg Bachmann, Journal de guerre

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Que feras-tu Dieu, si je meurs... Je ne monte plus vers l’abri. Les T. sont morts, et Ali [Ali est un chien] s’est éteint le jour suivant. Notre Ali. Dans la rue, il n’y a plus personne. Il fait si beau. J’ai mis un siège dans le jardin, et je lis. J’ai pris la ferme décision de continuer de lire quand les bombes tombent. Le Stundenbuch est tout fripé et sali. C’est ma seule consolation. Et Baudelaire ! Bientôt nous tomberons dans les froides ténèbres, adieu vive clarté, je n’ai plus besoin de regarder le livre. Hier est passé le plus gros escadron jamais vu par ici. Le premier a continué son chemin, le deuxième a déversé ses bombes. Le grondement fut si violent que j’en ai perdu le souffle, et puis je suis tout de même allée dans la cave, ce qui est ridicule dans notre petite maison, car elle ne résisterait pas à une petite bombe, à plus forte raison à une bombe de 100 kg. Il paraît que dans le centre de la ville, c’est horrible à voir, et ici aussi on dirait la fin du monde. Mais je n’ai plus peur, seulement quand les bombes tombent un sentiment physique, quelque chose qui se crispe en moi. Mais dans ma tête, j’ai fait mon testament. Peut-être est-ce un péché de rester ainsi simplement assise à regarder le soleil. Mais je ne peux plus aller dans l’abri, pendant des heures, alors que l’eau suinte le long des parois de roc et que l’air est tellement vicié qu’on perd à moitié connaissance. Il est certes interdit de parler à cause de l’air, mais ces masses hébétées et muettes sont également insupportables. La pensée de périr là avec tous comme dans un troupeau me fait horreur. Au moins dans un jardin. Au moins au soleil.

Traduction de Françoise Rétif

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© Laurent Margantin _ 31 mars 2014

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