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Gabriel García Márquez, succès et qualité

L’écrivain colombien Gabriel García Márquez est décédé jeudi saint 2014, comme un de ses personnages

Un grand écrivain vient de nous quitter. Trois jours de deuil décrétés en Colombie, son pays natal où il ne vivait plus depuis de nombreuses années, lui préférant la ville de Mexico et d’incessants voyages de par le monde : voilà qui peut donner une idée de la stature officielle de ce romancier prolifique qui, malade, vieilli, diminué, ne publiait plus et avait pratiquement cessé de se présenter en public.
Fêté dans le monde entier, très lu, traduit dans toutes les langues, il s’agit sans aucun doute d’un phénomène assez rare alliant succès et qualité. De là à en faire le plus grand écrivain du XXème siècle… ne serait-ce qu’en limitant cette consécration à l’Amérique latine…
Mais peu importe, laissons les spécialistes en décider. On aurait mauvaise grâce à discuter mesquinement ce point au moment précis de son décès. Mieux vaut rouvrir ses livres et se plonger avec bonheur dans ce qu’ils ont d’extrêmement « sabroso », savoureux, et de fantastique, de merveilleux, de drôle, d’émouvant. S’il n’est pas le premier écrivain du fameux « boom » latino-américain des années 60 (le premier en date serait plutôt Vargas Llosa), c’est bien lui qui a lancé, avec le succès que l’on sait, le courant du réalisme magique.
Cent ans de solitude est incontestablement un petit chef-d’œuvre, avec quelques scènes extraordinaires, inoubliables, comme celle du personnage d’Aureliano Buendía et son invention de la glace à Macondo, village colombien sous les tropiques, au milieu du XXe siècle : une découverte mettant en avant les étonnantes capacités de certains cerveaux se trouvant confinés en un lieu isolé, sans contact avec le reste du monde. Phénomène qui peut aussi être lu comme une très belle illustration littéraire de la théorie du développement inégal, une des thèses de Lénine (la seule peut-être) qui reste valable et le restera probablement encore longtemps en dépit de toutes les mondialisations et globalisations passées, présentes et à venir.
Ce parallèle a peut-être quelque chose à voir avec les positions politiques de García Márquez, qui a toujours été situé à gauche. Mais au-delà des polémiques, l’important c’est que ses excellentes relations avec les hommes de pouvoir ont pu aider à faire libérer des dissidents, à Cuba notamment, ou à faciliter le processus de paix entre la guérilla et le gouvernement colombien, par exemple.
Homme chaleureux autant que généreux, célèbre et pourtant discret, mettant l’amitié par-dessus tout, Gabriel García Márquez est en tout état de cause un des écrivains qui aura le mieux rendu ce qui gît au fond de la grande littérature latino-américaine : la tragédie de ce continent insuffisamment visité par les Lumières au moment de la libération du joug espagnol, puis soumis par les caudillos et autres caciques. Au lieu de développer des sociétés modernes et démocratiques, ces derniers n’ont fait – tout en se trouvant assez rapidement sous la coupe des Etats-Unis – que renforcer un monde féodal, injuste, fataliste, rongé par la corruption et le machisme. Le titre de son discours de réception du prix Nobel en 1982 est explicite : « La solitude de l’Amérique latine ».
En attendant, dernier tour de passe-passe du grand Gabo : le voici parti pour toujours un jeudi saint, tout comme un des personnages de son roman le plus célèbre. Il y a décidément beaucoup de magie dans son réalisme, ou vice-versa.

© Philippe Chéron _ 20 avril 2014

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