Oeuvres Ouvertes

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Commencer par la fin

centenaire du Procès

En août 1914, quelques jours après le début de la première guerre mondiale [1] , Franz Kafka commence la rédaction du Procès. Dans l’appareil critique de l’édition Fischer, Malcom Pasley écrit que les deux premiers chapitres composés ont été Arrestation et Fin, soit le premier et le dernier chapitre, mais qu’il est difficile de savoir par lequel il a commencé. A partir de quelques indices peu probants, il suppose que Kafka a d’abord écrit le premier chapitre (semble-t-il dans le neuvième cahier de son Journal dont il aurait retiré les seize dernières pages), puis qu’il est passé directement aux scènes clôturant le récit. Mais le fait que le chapitre Fin - écrit d’un seul jet, avec seulement quelques corrections immédiates - soit placé au tout début d’un cahier peut laisser penser qu’il a en vérité commencé par écrire celui-ci. [2]

Avant Le Procès, Kafka a écrit Le Verdict, La Métamorphose ou Amérique de façon strictement linéaire. Pourquoi clôturer ainsi ce nouveau récit sitôt après en avoir écrit le premier chapitre (ou peut-être avant de l’avoir écrit) ? On peut faire plusieurs hypothèses. Peut-être ne voulait-il pas reproduire l’expérience d’Amérique, resté inachevé, comme si le mode d’écriture linéaire auquel il se tenait rigoureusement jusque là avait montré ses limites, le récit finissant par se perdre dans les sables (Kafka parlera de ce premier roman comme de son Education sentimentale). Sans doute voulait-il ainsi, en écrivant le début et la fin dans un même mouvement, bâtir un cadre rigoureux dont il ne sortirait pas et qu’il faudrait ensuite "combler" avec le reste du récit, dont l’écriture serait guidée par l’ultime chapitre. Bref, la clôture initiale comme une technique de composition permettant d’achever l’oeuvre, à un moment où l’auteur nourrissait de nombreux doutes quant à sa capacité à achever quoi que ce soit.

Surtout, ce mode d’écriture pouvait correspondre à la volonté de Kafka d’accélérer la composition de l’oeuvre, alors qu’Amérique l’avait occupé plus de trois ans (une première version détruite entre décembre 1911 et juillet 1912, puis une seconde toujours inachevée au moment où il se lance dans Le Procès). Ce nouveau récit, il voulait l’écrire vite, et le manuscrit en a été composé en six mois. C’est peut-être le fait d’avoir su dès le départ où il allait - soit vers l’exécution de son personnage K. - qui a permis à Kafka d’aller vite. Et malgré le fait qu’il soit resté fragmentaire en son milieu et que l’ordre des chapitres soit incertain, le début et la fin encadrent et tiennent l’ensemble comme si le roman était achevé.

C’est la même tonalité qu’on retrouve dans le premier et le dernier chapitre. L’humour noir n’est jamais absent, surtout lorsqu’il s’agit des scènes les plus tragiques comme celle de l’exécution. A la fin les deux "messieurs" qui viennent chercher K. rappellent les "gardiens" du début, et d’ailleurs Kafka rature le mot Wächter dans le dernier chapitre pour le remplacer par Herren : ce sont donc bien les mêmes, au fond, un (maigre) indice selon Malcom Pasley que le chapitre Arrestation a bien été écrit en premier, même si l’essentiel est ce mouvement de l’écriture qui établit une continuité évidente entre les scènes initiales et finales du récit

Les "messieurs" qui viennent chercher K. à la fin du Procès sont "pâles et gras", portent une redingote et des "hauts-de-forme qui semblent inamovibles". Le scène où ils se présentent à K. fait d’eux des personnages burlesques, comme si K. méritait non seulement la mort mais une mort indigne donnée par deux clowns : ""C’est donc vous qu’on me destine ?" demanda-t-il. Les messieurs acquiescèrent en se désignant mutuellement, le haut-de-forme à la main. K. s’avoua à lui-même qu’il s’était attendu à une autre visite". [3]

Comme dans le premier chapitre, K. n’est pas à la hauteur de la situation et semble dépassé par les événements. Quelques éléments font penser qu’il est quand même conscient de la gravité de la situation : ainsi "il est vêtu de noir "dans l’attitude de quelqu’un qui attend des invités", mais il se plaint aussitôt qu’on lui envoie "deux vieux acteurs de second ordre" et leur demande dans quel théâtre ils jouent. Juste après, il se plaint qu’on veuille "en finir avec lui à peu de frais", ce qui de nouveau laisse supposer qu’il est conscient que les deux hommes sont venus pour l’exécuter. K. oscille ainsi constamment entre légèreté et gravité, comme s’il observait une scène sur laquelle il jouerait un rôle sans que ce soit vraiment lui qui soit concerné, mais un personnage. Comme au début du récit, il semble ne pas croire à ce qui lui arrive, en cela rien n’a changé chez lui depuis son arrestation, et il en sera ainsi jusque dans la dernière scène, lorsqu’il paraîtra observer sa propre exécution sans y prendre totalement part : "K. savait fort bien, à présent, que son devoir eût été de s’emparer du couteau qui passait de main en main au-dessus de lui, et de se transpercer. Mais il n’en fit rien, et tourna son cou encore libre en regardant autour de lui. Il ne pouvait se montrer entièrement à la hauteur (...)".

Kafka s’est lancé à corps perdu dans la rédaction du Procès. Entre août et octobre 1914, il écrit sept des dix chapitres du roman. Pendant les deux semaines de congé du mois d’octobre, n’avançant plus, il écrit La Colonie pénitentiaire et le dernier chapitre d’Amérique. Tout semble indiquer qu’après la rupture des fiançailles avec Felice Bauer (on y reviendra), Kafka a voulu passer à la vitesse supérieure et écrire enfin un roman qui soit achevé, et non plus des fragments. Commencer par la fin prend alors tout son sens, non seulement pour les raisons évoquées plus haut - avant tout créer un cadre clair permettant que le récit ne s’étire pas en longueur -, mais parce que le moteur du processus d’écriture (c’est le second sens du titre en allemand), c’est la mort, c’est l’exécution de K.

Dans le Journal, à la date du 13 décembre 1914, on trouve ces lignes qui éclairent ce goût de Kafka pour les scènes de mise à mort :


Dernièrement chez Félix. Au retour, je dis à Max que, à supposer que mes souffrances ne soient pas trop grandes, je serai très satisfait de mourir. J’oubliai d’ajouter - et je l’ai omis à dessein par la suite - que ce que j’ai écrit de meilleur tient à cette capacité que j’ai de mourir content. Dans tous ces passages réussis et fortement convaincants, il s’agit toujours de quelqu’un qui meurt, qui trouve très dur de devoir mourir, qui voit là une injustice ou à tout le moins une rigueur exercée contre lui, de sorte que cela devient émouvant pour le lecteur, du moins à mon sens. Mais pour moi, qui crois pouvoir être satisfait sur mon lit de mort, de telles descriptions sont secrètement un jeu, car je me réjouis de mourir dans la personne du mourant, j’exploite de façon bien calculée l’attention du lecteur concentrée sur la mort et je suis bien plus lucide que lui, qui, je le suppose, gémira sur son lit de mort ; si bien que ma plainte est aussi parfaite que possible, elle n’est pas non plus interrompue brusquement comme pourrait l’être une plainte réelle, elle suit son cours dans l’harmonie et la pureté. [4]


A la fin de La Métamorphose, composée un an auparavant, Gregor Samsa meurt, et cette mort est écrite par Kafka à la fin d’un processus d’écriture linéaire. Surtout, le verdict (la métamorphose de Gregor en cafard) et l’exécution ne coïncident pas. Tout indique qu’à la période où il écrit Le Procès Kafka veuille confondre verdict et exécution, comme c’est le cas dans La Colonie pénitentaire composée à un moment où il n’avance plus dans Le Procès : la Loi est gravée sur la peau du condamné jusqu’à ce mort s’ensuive. C’est l’inscription de la Loi sur le corps du condamné qui le tue. Commencer par la fin, c’est commencer par la mort, c’est mettre au tout début du processus d’écriture l’exécution de K. Oui, il est bien possible que Kafka ait commencé par écrire la fin du Procès, acte à travers lequel le processus d’écriture était lancé avec le plus d’intensité, et dans l’assurance que le récit ne resterait pas inachevé, puisque la mort de son personnage principal était déjà écrite : "Comme un chien !"

"Mourir content", écrit Kafka dans son Journal. Mourir dans la honte, écrit-il à la fin du Procès. A quoi rêvait Kafka lorsqu’il commit ce lapsus du dernier et à la fois du premier chapitre de son roman ? Après la série de questions posées par K. juste avant son exécution, on peut en effet lire : "Je levai les mains en écartant tous les doigts" au lieu de : "Il leva les mains en écartant tous les doigts". C’est bien ici de l’exécution de l’auteur dont il est question, et c’est bien elle qui est l’excitant permettant le processus d’écriture, der Prozess. Commencer par sa fin, commencer par sa mort.

Lire la suite : Au tribunal du réel

Mise en ligne le 2 mai 2014

© Laurent Margantin _ 10 août 2014

[1On trouve cette note célèbre dans le Journal, à la date du 2 août 1914 : "L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. - Après-midi piscine".

[2Dans leur édition du Livre de poche, Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent l’ont d’ailleurs placé en ouverture du récit.

[3Traduction d’Axel Nesme, sauf pour "en finir avec lui à peu de frais" un peu plus bas.

[4Traduction de Marthe Robert

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