Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

"Quelque spectacle de justice dont on serait soi-même l’objet"

par Georges-Arthur Goldschmidt

"Jemand musste Josef K. verleumdet haben, denn ohne dass er etwas Böses getan hatte, wurde er eines Morgens verhaftet" : Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K. car sans avoir rien fait de mal il fut arrêté un beau matin. Jamais je n’avais lu pareille "entrée en matière". Tout, jusqu’à la substance de l’histoire, était déjà donné, d’entrée de jeu, on ne savait encore rien et pourtant, innocent ou coupable, on savait déjà tout, sans mots. C’était à hauteur de poitrine une présence massive, continue. Peu d’histoires aussi plausibles, aussi familières que celle de Joseph K., tout y était évident, on s’étonnait que cela ne vous soit pas encore arrivé. Le Procès racontait l’histoire de chacun, telle qu’elle pouvait, à tout instant, avoir lieu, telle qu’elle avait lieu. Ce récit n’était détaché de la réalité du lecteur, du temps propre, du temps de soi que par la mince pellicule du hasard. C’était un "autre temps", près de vous toucher, en suspens, ni passé ni présent ni futur, là, tout simplement. On l’avait échappé belle, mais la menace était là, en attente.
Je ne lisais pas, c’était plutôt comme si précisément, quelqu’un d’autre était moi. On était au centre de l’histoire, saisi au milieu de soi-même, parallèlement à soi, comme si tout se passait ainsi, comme si la naissance avait simplement été décalée. Cette lecture savait quelque chose de moi que personne ne devait savoir ; elle savait de l’inavouable. Dès le début on s’attend à quelque spectacle de justice dont on serait soi-même l’objet. Dès cette première phrase, la lecture fut comme aucune autre, plus vive, plus vigilante que d’habitude, avec cette fois cette certitude immédiate de ne pas être exclu.
Il y a ainsi quelques rares livres grâce auxquels on parvient à se libérer de cette menace toujours présente de la démence précoce, des livres dont on découvre qu’ils empêchent de gratter le sol, de griffer l’herbe, de pleurer d’un seul coup des années de désespoir, d’irrémédiable séparation, de foyer perdu, de mère à jamais disparue. Ces livres se situent là où on est, dans l’intervalle que les mots parcourent sans le recouvrir. Ces livres, tels Le Procès, prodiguent un grand calme, un étrange apaisement.

© Georges-Arthur Goldschmidt _ 26 avril 2014

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)