Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Au tribunal du réel

centenaire du Procès

Avec Kafka on n’est jamais où on croit être. On lit l’une de ses premières lettres à Grete Bloch, l’amie de Felice Bauer qui doit aider le couple en pleine crise, on s’attend donc à des propos sur les négociations en cours concernant un projet de mariage, et d’un seul coup on se retrouve dans un récit de rêve.


Avant d’aller me coucher, je vais encore transcrire un rêve que j’ai fait hier, afin que vous voyiez que, la nuit tout au moins, je suis un peu plus actif qu’à l’état de veille. Ecoutez : sur un chemin escarpé, à peu près vers le milieu de la côte et principalement sur la chaussée, il y avait, commençant à gauche si l’on regardait d’en bas, des tas d’ordures ou de boue solidifiée qui, sur la droite, s’étaient effrités et avaient progressivement perdu de la hauteur, tandis qu’à gauche ils montaient aussi haut que les palissades d’une clôture. [1]

Le rêve continue sur toute une page, envahissant la lettre, recouvrant voire annulant toute la discussion attendue sur les tensions entre Franz et Felice : il y est question d’un "tricycle branlant" conduit par un "homme sans yeux" qu’attrape Kafka et qui l’entraîne avec lui, ou encore d’un "chariot à ridelles sur lequel se trouve un boy-scout coiffé d’un chapeau gris clair aux bords relevés". Le récit s’achève sur ces mots : "Voila comment je viens en aide à des hommes sur des tricycles la nuit".

Ce récit de rêve, Kafka le recopie presque littéralement de son Journal où l’on trouve de nombreux fragments narratifs. Impossible donc de séparer les lettres de l’oeuvre en cours : l’écriture se développe dans différents cahiers, et elle continue sur les feuilles dont Kafka se sert pour écrire à Felice et Grete en pleine nuit, alors qu’il vient de finir telle page d’un récit.

A Felice qui ne s’intéresse pas à la littérature, il ne cesse depuis deux ans de parler de ses travaux d’écriture, et ce sont d’autres rêves qu’il raconte :


Pleure, chérie, pleure, le moment de pleurer est venu ! Le héros de ma petite histoire est mort il y a un instant. Si cela doit te consoler, sache qu’il est mort assez paisiblement et réconcilié avec tous. L’histoire elle-même n’est pas tout à fait finie, je n’ai pas vraiment le coeur à la continuer et je remets la fin à demain" [2].

Ce rêve éveillé au coeur de la nuit, ce rêve de mort dans l’écriture, c’est celui de La Métamorphose : "Il vit encore, devant sa fenêtre, le jour arriver peu à peu. Puis sa tête retomba malgré lui et ses narines laissèrent faiblement passer son dernier souffle" [3].

Lorsqu’on lit le Journal ou les lettres de Kafka, on est dans l’oeuvre ou plutôt dans l’écriture de l’oeuvre : c’est en effet là, dans cette écriture qui s’adresse aux autres ou à soi-même que surgit sans cesse la fiction, et qu’elle y joue un rôle central. C’est peut-être d’ailleurs pour cela que la publication n’enthousiasme pas vraiment Kafka, comme s’il importait avant tout pour lui de faire intervenir la fiction au quotidien, dans l’environnement le plus banal, fiction qui pourrait alors agir sur les êtres les plus proches. L’imaginaire n’est pas coupé du réel, il a cette fonction - au milieu de la lettre ou au coeur du Journal - de tout bouleverser, de faire jaillir une vérité qui, parce qu’elle est née du rêve, est plus puissante que toutes les pseudo-vérités d’une conscience éveillée et soumise au devenir social.

La fiction insérée dans la lettre doit déranger, dégoûter même - comme elle a dérangé et dégoûté son auteur -, elle doit agir, idéalement avoir l’effet du bombe. On raconte que Kafka aimait lire ses textes en public : certainement parce qu’il aimait voir l’effet produit par ses textes (ces femmes qui sortent de la salle lorsqu’il lit La Colonie pénitentiaire à Munich). Même chose avec les lettres : elles sont de part en part littérature parce que s’y expriment des vérités du rêve parfois insoutenables, comme lorsque Kafka veut être "informé en détail" à propos des dents de Felice et savoir s’il y a "suppuration sous le bridge, le bridge s’effritant par morceaux". Est-on là dans la fiction ou dans le réel, ou bien plutôt dans l’entrecroisement des deux qui fascine Kafka ?

On parle de sadomasochisme à propos de Kafka : je serais bien incapable de juger si le terme est approprié (évidemment il tend la perche lorsqu’il écrit à Grete : "Le plaisir d’accroître autant qu’il est possible quelque chose de douloureux, vous ne le connaissez pas ?"). Mais qu’il y ait dans ses lettres et ses écrits une forme de cruauté propre à la littérature ne fait aucun doute. Et c’est là-dessus que, au bout de ces deux ans de correspondance avec Felice, il est jugé, et sur rien d’autre (certainement pas sur la question conjugale). Sans doute est-ce ce que Kafka cherchait : être jugé sur son écriture, surtout celle des lettres puisque c’est là qu’il s’expose le plus, être jugé sur son existence d’écrivain.

On rappelle les faits : après une longue période de crise, Felice Bauer et Franz Kafka se rencontrent à Berlin le 12 avril 1914 et, le jour suivant, décident de se fiancer. Il est convenu que Felice quittera son emploi à Berlin au 1er août et viendra vivre à Prague où l’on commence à chercher un appartement. Les fiançailles ont lieu à la Pentecôte, mais avant cela, un drame s’est produit dans la famille Bauer. Felice ne raconte rien à Kafka, mais celui-ci apprend ce qui s’est passé à travers Grete Bloch avec laquelle il continue à échanger des lettres : suite à des malversations financières dans l’entreprise où il était employé, le frère de Felice, Ferdinand, a fui à Hambourg et a embarqué sur un navire en partance pour l’Amérique. Quelques semaines avant sa fuite, il a rompu ses fiançailles avec Lydia Heilborn. Difficile de ne pas penser aux premières lignes du roman L’Oublié (Amérique) qui occupe Kafka depuis deux ans : "Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port dee New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière" [4].

Il est probable que Kafka ait songé lui-même à fuir une fois fiancé. Le 6 juin, il écrit dans son Journal :


Rentré de Berlin. J’étais ligoté comme un criminel. Eussé-je été mis dans un coin avec de vraies chaînes et des gendarmes postés devant moi et ne m’eût-on laissé regarder ce qui se passait qu’ainsi enchaîné, cela n’eût pas été pire. Et c’étaient là mes fiançailles, et tout le monde s’efforçait de me ramener à la vie, et comme cela ne se pouvait pas, de me supporter tel que j’étais. F. s’y efforçait moins que les autres, et avec raison, puisque c’était elle qui souffrait le plus. Ce que les autres regardaient comme un simple symptôme était pour elle une menace. [5]

Le futur mariage angoisse Kafka, qui y voit de nouveau une menace pour son activité littéraire. Dans une lettre, il se présente à Felice non pas comme son fiancé, mais comme un "danger" pour elle. Il ignore que dans le même temps Felice a lu des passages des lettres de Kafka adressées à Grete Boch que celle-ci lui a transmises. C’est tout un procès contre lui qui se prépare, avec plusieurs accusateurs : Grete et Felice, mais aussi la soeur de celle-ci, Erna. Le 12 juillet, Kafka comparaît devant ce qu’il a appelé lui-même le "tribunal de l’Askanischer Hof" (nom de l’hôtel où la scène se passe). En redoutable accusatrice, Felice y lit des passages de lettres écrites par Kafka à Grete où il exprime tous ses doutes et toutes ses angoisses quant au mariage en même temps que les lettres qu’elle a reçues où son fiancé exprime son bonheur de se marier bientôt avec elle. Une dizaine de jours plus tard, il évoque cette scène à laquelle il assiste muet dans son Journal :


Le tribunal à l’hôtel. La course en fiacre. Le visage de F. Elle se passe les mains dans les cheveux, bâille. Retrouve subitement des forces et dit des choses bien pesées tenues depuis longtemps en réserve, hostiles. Le retour avec Mlle Bl.. Ma chambre à l’hôtel, la chaleur réfléchie par le mur d’en face. Elle se dégage aussi des murs latéraux qui forment une voûte et enserrent la fenêtre placée dans un renfoncement. En plus, soleil d’après-midi. Le garçon, vivacité de mouvements, presque comme un Juif de l’Est. Tapage dans la cour, comme dans un atelier de construction. Mauvaises odeurs. Punaise. Difficile de se décider à l’écraser. La femme de chambre s’étonne : il n’y a de punaises nulle part, une seule fois un client en a trouvé une dans le couloir.
Chez les parents. La mère verse quelques larmes çà et là. Je récite ma leçon. Le père la saisit bien à tous les points de vue. Il est venu de Malmö spécialement pour moi, il a voyagé de nuit, il est assis en manches de chemise. Ils me donnent raison. Il n’y a rien ou que fort peu à dire contre moi. Diabolique en toute innocence. Culpabilité apparente de Mlle Bl.


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Hôtel Askanischer Hof, vers 1910

C’est seulement trois semaines après cette expérience et un séjour au bord de la mer Baltique avec son ami Ernst Weiss que Kafka commencera à écrire le début et la fin du Procès. Il est difficile de ne pas établir un lien entre le tribunal de l’Askanischer Hof et celui devant lequel son personnage K. va comparaître. Est-ce que K. est vraiment innocent comme il le croit ? Et s’il l’est, y a-t-il quelque chose de diabolique en lui, qui expliquerait qu’on le convoque ?

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Kafka à la plage de Marielyst au Danemark, juillet 1914

Mise en ligne le 9 mai 2014

© Laurent Margantin _ 10 août 2014

[1Lettre du 18 novembre 1913. Traduction de Marthe Robert comme pour toutes les lettres à Felice ou Grete citées ici.

[2Lettre du 5 au 6 décembre 1912.

[3Traduction de Claude David.

[4Traduction d’Alexandre Vialatte.

[5Traduction de Marthe Robert.

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