Oeuvres Ouvertes

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Trames de vie

August, récit de Christa Wolf, Christian Bourgois éditeur, traduction par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein

Ils n’ont été ensemble que quelques mois dans un sanatorium de l’ex-Allemagne de l’est. En 1946, elle était une jeune fille et lui encore un enfant. Que s’est-il passé pour que, si longtemps après, l’amie d’August devenue un écrivain célèbre ait ressenti le besoin de raconter cette rencontre ?

Christa Wolf a écrit le court récit August quelques mois avant de mourir, comme si elle avait voulu clore son œuvre sur l’évocation de cet enfant de dix ans qui, un demi-siècle plus tôt, l’avait choisie comme protectrice. August a réellement existé, ce que relate Gerhard Wolf dans la postface : orphelin probablement né en Prusse-Orientale, le garçon s’est attaché à la jeune femme qui a su se faire respecter dans le château transformé en sanatorium, et par la suite il n’oubliera pas Christa Wolf à laquelle il écrira des lettres signées « ton homme chéri ». Dans Trames d’enfance publié en 1976, August apparaît pour la première fois dans l’œuvre de l’écrivain : c’est un enfant légèrement attardé, sachant à peine lire et écrire, moqué par les autres enfants.
Dans cet ultime récit, c’est un vieil homme qui se souvient. August est devenu chauffeur de bus et conduit un groupe de retraités de Dresden à Berlin où il habite. Pendant tout le trajet, il va repenser à sa vie, en saisir le déroulement à partir de ces mois au sanatorium à rechercher l’amour et la protection de celle qui s’appelle Lilo dans le récit. C’est dans un château menaçant que leur relation évolue : le garçon observe d’abord de loin la jeune fille qui aide les infirmières, il suit à ses côtés l’évolution de la maladie chez plusieurs très jeunes pensionnaires. Lilo les assiste et les soutient, elle leur récite des poèmes – notamment le fameux Roi des Aulnes de Goethe – et chante aussi avec eux. August est parfois jaloux quand il la voit passer trop de temps avec d’autres enfants, il voudrait ne l’avoir que pour lui.
A chacune de ces quarante pages, on admire la précision et la virtuosité de l’auteur qui passe des émotions d’August enfant à celles du vieil homme qu’il est devenu. C’est ce va-et-vient continuel qui est le moteur du récit, mais Christa Wolf sait aussi, malgré l’éloignement temporel, rendre les émotions qui étaient les siennes et le climat de ce sanatorium sinistre où plusieurs jeunes patients meurent les uns après les autres, et où un défi nocturne consiste à aller toucher le cercueil de l’un des enfants morts dans la chapelle à côté du château.
Plus que les autres enfants, August semble émerveillé par la présence de Lilo, par ce qui s’apparente chez elle à des pouvoirs magiques grâce auxquels, malgré la douleur et le deuil, malgré la maladie, survivre a tout de même un sens. Ainsi d’Ede, « enfant sauvage et caractériel » selon l’infirmière en chef, enfant trouvé sans date de naissance ni nom de famille qui, un jour, parce qu’il a eu un zéro en dictée, court sur la terrasse et menace de se jeter dans le vide. C’est Lilo qui, en s’approchant de lui et en lui parlant de « toutes les belles choses qu’ils pourraient encore faire ensemble », l’empêche de sauter. Une vie sauvée parmi d’autres grâce à celle qui « depuis sa plus tendre enfance, était encline à s’occuper des gens dès qu’elle les connaissait un peu plus », écrit Gerhard Wolf dans sa postface. A la fin de cette journée au cours de laquelle il se remémore ces mois au sanatorium aux côtés de Lilo, August pense à la chance qui a été la sienne. « Chance » en allemand se dit Glück, qui signifie aussi bonheur. Pour le vieil homme, Lilo aura été une rencontre déterminante : malgré la perte de ses parents, malgré ses handicaps, il bâtit sa vie, et il se rend compte tant d’années après que c’est à Lilo qu’il le doit. A travers ce récit, Christa Wolf nous invite non seulement à réfléchir sur le rôle qu’elle a pu jouer dans la vie réelle ou imaginaire d’August, mais aussi sur la part de bonheur que représente ce personnage fictif dans sa propre œuvre.

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Article paru dans la Quinzaine littéraire, 1er mai 2014

© Laurent Margantin _ 3 mai 2014

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