Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

"C’est moi qui vais finir de coudre ton Procès !" (Merci Max Brod)

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On connaît la légende du "testament" de Kafka et le rôle joué par Max Brod :


Mon très cher Max, ma dernière volonté : tout ce qui se trouve dans ce que je laisse derrière moi (donc dans la bibliothèque, l’armoire à linge, la table de travail, chez moi et au bureau ou bien dans quelque lieu où cela aurait été transporté et tomberait sous tes yeux), tout, qu’il s’agisse de journaux intimes, de manuscrits, de lettres (écrites par moi ou par d’autres), de dessins, etc., doit être totalement brûlé sans être lu, de même tous les textes et tous les dessins que toi ou toute autre personne à qui tu devras les demander en mon nom pouvez détenir. S’il est des lettres qu’on refuse de te remettre, il faudra qu’on s’engage à les brûler.

Ton FRANZ KAFKA

Brod crée la légende en racontant l’existence de ce "testament" dans la postface au Procès publié un an après la mort de son ami. Trois ans plus tôt, en 1921, celui-ci lui avait déjà montré la feuille qu’on allait retrouver dans ses affaires, et il avait déclaré : "Mon testament sera très simple - je te prie de tout brûler". Ce à quoi Brod lui avait alors répondu qu’il ne fallait pas compter sur lui pour faire ça. Et il ajoute dans sa postface : "Convaincu que mon refus était sérieux, Franz aurait dû choisir un autre exécuteur testamentaire si sa propre décision avait été absolue et tout à fait sérieuse".

Coup de maître et même coup de génie de Max Brod : sa "trahison" fait polémique dans le milieu de la critique littéraire, et on lit Kafka. Ehm Welk (romancier et dramaturge de l’époque) écrit dans la Vossische Zeitung qu’il est "impardonnable de rompre la confiance d’un ami mourant... pour que trois mille lecteurs - dont un millier tout au plus s’intéressent vraiment à Kafka - puissent lire un livre". Walter Benjamin en revanche défend Brod et parle de sa "fidélité absolue envers Kafka", lequel aurait su que son ami ne détruirait jamais ses écrits. Pour Benjamin le "testament" est un "truc de Jésuite".

A sa mort en 1924, peu d’oeuvres de Kafka ont été publiées, parmi lesquelles : Considérations, Le Verdict, A la Colonie pénitentaire, La Métamorphose, Le Chauffeur (premier chapitre d’Amérique) et des courts récits dans des journaux et revues. Pour la scène littéraire, Kafka est un maître de la "petite forme" : récit de quelques pages ou nouvelle. Restent à l’état de manuscrit les trois grands romans inachevés : L’Oublié (Amérique), Le Procès, Le Château. Comme le note Benjamin, Kafka n’a pas voulu cacher ces oeuvres (il en a d’ailleurs confié les manuscrits à des amis), mais il considérait qu’elles étaient "inachevées, inachevables, impubliables".

Le jour même de l’enterrement de Kafka, Brod reçoit plusieurs offres d’éditeur, parmi lesquelles celles de Samuel Fischer, Ernst Rowohlt ou Kurt Wolff. Il songe à l’édition des trois romans en suivant la chronologie de leur composition, mais cela se révèle impossible car Wolff, qui a publié le premier chapitre d’Amérique et estime être l’éditeur de Kafka, en détient les droits et bloquerait ce projet avec une autre maison d’édition que la sienne. N’ayant pas en sa possession le manuscrit du Château, Brod se rabat donc sur Le Procès et accepte l’offre de la maison berlinoise "die Schmiede" qui avait déjà édité le recueil de nouvelles Un artiste de la faim (Kafka en corrigeait les épreuves la veille de sa mort et on trouve plusieurs mentions de la maison d’édition dans les Feuillets de conversation, ses petites notes grâce auxquelles il communiquait avec les gens autour de lui puisqu’il ne pouvait plus parler).

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Un artiste de la faim, première édition de 1924

Il semble donc qu’en choisissant "die Schmiede" pour éditer Le Procès Max Brod ait voulu rester fidèle à son ami. Mais surtout l’offre de l’éditeur est satisfaisante : montant de l’à-valoir, projet d’une édition des oeuvres en plusieurs volumes, impression de 3000 exemplaires du Procès.

Brod était conscient qu’il n’y aurait pas d’édition des oeuvres complètes sans la publication d’un roman. Or Le Procès était "inachevé" et "impubliable", selon les propres termes de Kafka. Brod s’employa donc à gommer et écarter tout ce qui pouvait faire passer cette oeuvre pour un ensemble de fragments. Quelques années plus tôt, il avait demandé à son ami de reprendre son manuscrit, et dans une lettre du 1er août 1919 il lui écrit : "C’est moi qui vais finir de coudre ton Procès !". Dans sa postface, il raconte comment, à partir de ce qu’il appelle la "liasse de papier" récupérée chez Kafka en juin 1920, il composa le récit publié : réordonnant les chapitres à partir des souvenirs de lecture donnée par Kafka lui-même à ses amis, écartant les chapitres inachevés, se contentant (dixit Brod toujours) de remplacer certains noms abrégés par les noms complets et de corriger certaines "fautes d’inattention". Après la légende du "testament", on peut dire que c’est le second coup de génie de Brod : composer un roman à partir d’une "liasse de papier" désordonnée, sachant que c’était la condition sine qua non pour que Kafka soit reconnu comme le "plus grand écrivain de notre temps", ce que Brod pensait depuis 1902 alors que son ami n’avait encore rien publié... Sans la publication initiale d’un roman posthume, jamais l’oeuvre de Kafka n’aurait eu l’audience et la reconnaissance posthume qu’elle a obtenues.

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Max Brod

Le livre paraît au printemps 1925 et la première recension de Willy Haas dans la revue berlinoise "Das Tagebuch" est élogieuse : Kafka y est qualifié de "seul véritable romancier de génie de la jeune Europe". Haas relève tout de même le caractère inachevé et fragmentaire du récit, mais Brod a déjà répondu à cette critique dans sa postface : "Mais comme le procès n’ira jamais jusqu’à la plus haute instance, le roman était dans un certain sens inachevable, c’est-à-dire qu’il pouvait se poursuivre ad infinitum". Il inscrit ainsi le roman kafkaïen dans ce processus d’écriture infini propre à son auteur, et ce faisant déplace la critique sur le terrain même de l’oeuvre dans sa modernité. Plusieurs critiques et lecteurs de l’époque - dont Hermann Hesse - verront dans Le Procès une "totalité achevée bien qu’il s’agisse d’un fragment". Après Kafka, le caractère fragmentaire d’une oeuvre n’empêchera pas qu’elle soit tout de même considérée comme accomplie et donc publiable, et cela on le doit autant à l’auteur qu’à celui qui a eu l’audace de défendre ses écrits après sa mort.

Dix ans plus tard, lors de la seconde édition du Procès, Brod reconnaîtra avoir modifié le texte à plusieurs endroits, conscient que certaines tournures propres à l’allemand de Prague ne passeraient pas chez des lecteurs allemands. On lui reprochera de plus en plus d’être trop intervenu dans le texte - un germaniste australien recensera 1778 variantes entre les deux éditions ! - et lui-même reconnaîtra n’être pas absolument certain de l’ordre des chapitres. Concernant le texte lui-même, on sait que Kafka pouvait facilement se passer de ponctuation à l’intérieur des phrases, ce qui rendait la lecture plus fluide, or Brod rétablit de nombreuses virgules. C’est à mes yeux une question centrale, je m’en suis rendu compte en traduisant le premier cahier du Journal à partir de l’édition critique : l’écriture de Kafka est un flux, un souffle et c’est ce qu’il faut tenter de rendre dans la traduction. Il aura fallu attendre 1990 pour disposer d’une édition critique fiable qui rende au Procès le rythme propre de son écriture. D’où mon trouble lorsque je vois que la plupart des éditions françaises actuelles sont encore basées sur l’édition de Brod [1], quand elles ne se contentent pas de faire passer du Vialatte pour du Kafka alors qu’avec toutes les fautes de traduction auxquelles s’ajoute un texte source réorganisé par Brod on est très éloigné des flux d’écriture de Kafka.

Mais passons, car il s’agissait ici de rendre hommage au geste initial du génial ami de Kafka, sans lequel nous n’aurions certainement pas disposés d’une édition critique soixante dix ans après la première édition du Procès (pour Novalis ce fut deux siècles...).

Plus bas : photographies d’un fac-similé de la première édition de 1925.

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Fac-similé de l’édition de 1925
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Mise en ligne le 10 août 2014

© Laurent Margantin _ 10 août 2016

[1Il suffit de regarder si le chapitre "L’amie de Mlle Bürstner" apparaît ou non après le premier chapitre de l’arrestation pour le savoir, car Kafka lui-même l’ayant classé parmi les chapitres inachevés, les responsables de l’édition critique l’ont placé à côté des fragments en annexe au Procès.

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