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Oeuvres Ouvertes : Aux îles Lofoten

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Aux îles Lofoten

un ancien voyage

Arrivé au port de Santa Teresa
à la pointe nord de la Sardaigne
une curieuse et immense fatigue m´enveloppa

fatigue de bout du monde
que je connaissais bien
pour l´avoir éprouvée en d´autres lieux
après plusieurs nuits de veille et de mauvais sommeil

mais ce quai, ce rivage m´étaient étrangement familiers
ce n´était plus l´isolement glacé de l´île de Vaeroy
au large des Lofoten en Norvège
où j´avais débarqué un de ces jours de grande lumière nordique
ce n´était pas non plus la blancheur de la Camargue
qu´un jour d´hiver j´étais allé traverser

non, cette fatigue était différente
Rome bourdonnait encore dans mon esprit, voix fortes
dans la cour de la pension près de la gare après minuit,
et aussi le silence vivant de ses jardins, une autre vie
en cette vie, dit le poète d´outre-Atlantique, vie montant
des choses les plus simples, les plus invisibles

puis à Civita-Vecchia
pensant à Stendhal qui y avait vécu quelques années
et dont j´avais lu alors
bien sûr La Chartreuse de Parme (un des souvenirs
de lecture de mon père qui me l´avait conseillé quand j´étais adolescent
- il avait gardé le livre parmi quelques-uns à la cave)
mais aussi les si prenantes Chroniques italiennes
qui m´avait fait sentir ce qu´était une écriture allègre
et forte

à Civita-Vecchia j´avais eu toute une journée
pour flâner sur le port et errer sur la côte,
mauvais rochers où l´on ne peut rester assis
et que l´on quitte sans regret

et la nuit était venue
versant totalement opposé de ce jour ensoleillé et brûlant
(comme tous ceux que j´avais passés à Rome)
une nuit froide et profonde en mer,
embarqué sur ce navire en partance pour la Sardaigne
au milieu d´une foule bigarrée
et nerveuse d´avoir attendu jusque tard dans la nuit
pour pouvoir monter à bord

toutes les foules qui embarquent sont mues
par un sentiment de panique qui rappelle les jours de mobilisation
ces images de film où l´on voit des couples se séparer,
des enfants tirés par leur mère, des marées humaines
se créer en quelques instants dont le mouvement est très aléatoire

mais des Italiens, des Italiens
montant à bord d´un navire bientôt bondé !

J´avais pu me réfugier à l´avant
à l´abri tout de même parce qu´il faisait froid
et j´espérais pouvoir dormir un peu
afin d´oublier la foule

Rome
voix fortes montant de la cour
chocs de la vaisselle qu´on entasse,
après minuit les derniers clients finissent leur repas
et c´est la joie alourdie par la fatigue qui anime
le moindre geste, laver, essuyer, ranger
les ordres du chef se mêlant aux rires brefs des serveurs

une force plus forte que nous nous entrainait
sur ces eaux noires que nous ne cherchions même pas à sonder
plongés dans le sommeil anxieux de toute traversée

et à Santa Teresa j´attendrai aussi un bateau
pour aller d´une île à l´autre
connaissant enfin la destination

c´est une nuit, une seule nuit
visitée par la plus petite voix d´enfant
qui demande je ne sais quoi à sa mère
si les eaux par exemple n´allaient pas nous engloutir
et nous faire voyager dans le ventre de la baleine

je ne suis plus tout à fait sûr des noms
il faudra que je consulte une carte
mais c´est à Olbia je crois que très tôt le matin
le navire nous débarqua tous assagis ou plutôt
abrutis par le bourdonnement monotone des moteurs
qui toute la nuit avait rythmé notre mauvais sommeil

une foule lente et précautionneuse descendit le pont

dans la chambre de la pension à Rome
je me souviens que je lisais L´esprit du Tao
de Jean Grenier, où est racontée la célèbre parabole
de Tschouang-Tseu rêvant qu´il était un papillon

le soleil se levait à l´horizon
moi aussi je préfère les levers de soleil
sur la mer aux couchers, au même moment
la côte sarde émergeait
nous étions tous sur le pont
comme toujours lorsqu´on aborde une terre
sans pouvoir croire à ce que nous voyions

et comment est-il possible
qu´il y ait encore des îles ?
et qu´elles soient encore habitées ?
peut-on y vivre vraiment ?
sont les questions que se posent en secret
les voyageurs venus des continents
et obsédés par le confort moderne

immense et curieuse fatigue
avant une énième traversée
qui semblait l´aboutissement de celles
que j´avais faites au nord de la Norvège
aux îles Lofoten

là-haut
je suis allé de fjord en fjord
parfois on restait seulement quelques minutes
sur le ferry, embarquant et débarquant une fois par jour
au moins, jusqu´à ce bout du monde
que j´atteignais un jour d´août
un village de pêcheur qui portait un nom
d´une seule lettre que je ne savais pas prononcer

j´errais sur le rivage rocheux
sans savoir exactement où regarder
même les mouettes n´étaient pas arrivées jusqu´ici
et dans l´auberge de jeunesse où je logeais
il n´y avait avec moi qu´un colosse norvégien venu pêcher
et se vider la tête une semaine comme j´avais cru comprendre
lors de nos conversations très approximatives
en anglais

et vous connaissez l´histoire :
Tschouang-Tseu se réveille
et ne sait plus si il est un papillon qui rêve
qu´il est Tschouang-Tseu ou bien Tschouang-Tseu
qui rêve qu´il est un papillon

parabole que tournant dans les rues de Rome
souvent en plein midi la ville désertée par les touristes
je méditais, allant de fontaine en fontaine
profitant du seul moment de silence de la journée
les vendeurs de pastèque avaient fui eux aussi la canicule
je marchais sur le trottoir brûlant
l´ombre ne rafraichissait qu´à peine, réfléchir donnait soif !

Tout cela était bien étrange finalement,
partir au nord, au sud, à l´ouest, à l´est
sans toujours savoir pourquoi
parfois simplement attiré par un nom
tel celui de cette forêt à l´est de Troyes
la forêt d´Orient
située dans l´Aube...

Je cherchais la meilleure direction en France ou ailleurs
qui un jour me parut être le nord
après un crochet vers l´est

et dans le train pour Hambourg un soir de juillet
des jeunes de mon âge et de toute nationalité
munis de leur ticket interail
partaient à l´aventure pour un mois
pour ce qui me concerne l´aventure
allait durer un petit peu plus longtemps
et elle avait commencé un jour d´août
ce jour-là, que les routes sont nombreuses
quelques années plus tard elles brouillent même la vue

où aller bon Dieu
mais taisons ce mot grandiloquent
qui vraiment ne nous indique aucun bon chemin
c´est un mot qui empoisonne l´esprit
encore plus que beaucoup d´autres
un seul coup de gong pour mille malentendus !

Crochet vers l´est qui après Hambourg
m´emmena au nord du Danemark
tout au nord, à Frederikshaven, puis premier ferry
vers Göteborg en Suède où un ivrogne qui venait
de se séparer d´avec sa femme me guida jusqu´à la gare
moi qui l´avais écouté
il m´avait trouvé bien sympathique
et il voulait me payer le coup avec ses amis
mais arrivé à la gare je lui disais adieu
et là dans le train de nuit
cap vers la Laponie

à l´aube
plus de champs verts tissés de barbelés
mais un espace dégagé
peuplé seulement de pierres
et de pins

à l´aube
mais quelle aube
en cette grande ville
où accablé par la nuit bruyante et chaude
je me levais tard

pourtant dans cet hôtel de Bastia
je m´étais levé bien tôt
quelques jours auparavant, saisi par l´air du large
qui devait me conduire en Italie
vieil hôtel à quelques pas du port
d´où j´apercevais déjà Livourne

le voyage d´Ulysse forme une boucle
à l´intérieur de la Méditerranée
et d´un certain esprit grec préoccupé par l´idée de retour
mais celui de Pythéas de Marseille
ayant navigué par l´Atlantique jusqu´en Islande raconte-t-on
est une singulière aventure pour son temps
savait-il où il allait
avait-il quelque Ithaque en tête
pensait-il à un retour
en sa bonne ville de Marseille

il était seulement parti un jour dans l´espace
pour réaliser un vaste voyage de l´esprit
plus qu´une boucle en vérité

parti du sud pour interroger le nord
puis revenant tout de même avec de nouveaux yeux
pour ce qu´il croyait connaître
riche au-delà de son ancien domaine
d´une aire immense de lumière arctique
qui devait éclairer ses marches de vieil homme
dans la cité phocéenne

nouveaux tracés, latitudes et longitudes
reconnaissance inédite d´un territoire immense
carte du ciel, des côtes et des mers parcourues

je ne parlerai pas de Pythéas de Marseille
à mon ami norvégien
il est déjà couché et se lève au milieu de la nuit
bien claire
ce dix août
c´est à cette heure-là qu´il faut aller
tremper sa ligne dans les eaux
m´a-t-il dit
ensuite il retourne se coucher
alors que je me lève
après quelques heures d´un sommeil peu profond
et blanc comme le ciel
vingt-quatre heures sur vingt-quatre

nous nous croisons dans le couloir
de cette ancienne baraque de pêcheurs
baragouinons quelques mots d´anglais
ses pas résonnent
sur le plancher de bois
il est étonnament vivant
l´esprit toujours animé par les vagues
qui viennent se briser sur les rochers

où aller
quand tous les chemins mènent
vers le dedans
inconnu à soi-même
un point de l´esprit
les lignes de ma main
composent une étrange carte géographique
psychogéographique
avec ses tracés, mes errances
je vous corrèlerai, lignes de vie
pour éclairer le présent
qui manque quelquefois de clarté
où demeurer

arrivé au port de santa Teresa
à la pointe nord de la Sardaigne
une curieuse et immense fatigue m´enveloppa
fatigue de bout du monde

il fait chaud dans cette chambre
un papillon de nuit est collé à la lampe du plafond
Tschouang-Tseu peut-être
qui sait
tu aurais bien envie d´envoyer quelques assiettes
voltiger par la fenêtre
leurs bris continuer vos éclats de rire
présent infini de ce monde nocturne
où l´éveil est au maximum
malgré l´envie de s´allonger par terre
pour dormir et dormir encore

des heures à regarder les vagues
ici et ailleurs
terre emportée par leurs mouvements
que je lis même à la surface de la roche
lignes d´un monde inconnu
qui est aussi celui de l´esprit

où allais-tu, Pythéas ?
tu ne le savais pas toi-même
il faut saisir cette musique
qui articule l´univers de nos songes
d´eux à nous continue un même rythme
très ancien et qui se renouvelle toujours

je lis le journal qui raconte
qu´à l´origine des temps
selon une antique légende
les Indiens Navajos abusaient du jeu
les uns voulant jouer la nuit
les autres le jour
et qu´aucun n´ayant gagné
à présent le jour alterne avec la nuit

eaux gonflées de la mer
et replis de la mémoire
méandres de l´esprit

et surgit soudain la clarté du monde

il fait nuit et jour
en même temps, en cet instant
obscurité et lumière se mêlent
comme sur cette côte où j´accédai
au dernier village qui s´appelait Å
grand a surmonté d´un cercle
que je dus traverser longeant un lac
et puis faisant l´ascension d´une montagne à pic
chaussé de misérables tennis
sur la crête je découvris l´autre versant
et le bout de l´île
des heures j´attendais le nuit qui ne venait pas
minuit absolument solaire

et ici à Santa Teresa
comme là-bas, les vagues s´éveillent
les flots se délivrent de leurs mauvais plis
éclatent contre la roche
jour violent
jour clair
je ne saurai plus dormir
à force de parcourir ces côtes toujours lumineuses
je me tairai sans me taire
vous verrez mes bras se mouvoir
et parler encore malgré moi de cette aurore
un monde s´ouvrir toujours
mime de l´espace infini
embrassant le présent éclos
immense fatigue
veille sans fin

les vagues s´étendent et se mêlent
s´étendent et se mêlent.

(1998)

Photographie empruntée au compte Twitter Earth Pics @Thatsearth

© Laurent Margantin _ 27 mai 2014

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