Oeuvres Ouvertes

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Puissance du rêve

centenaire du Procès

Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K. car, sans rien avoir fait de mal, il fut arrêté un matin. C’est plus loin dans le premier chapitre du Procès que le surveillant annonce à Joseph K. qu’il est arrêté alors que rien ne dit qu’il soit déjà accusé de quoi que ce soit ("Je ne puis absolument pas vous dire que vous êtes accusé, ou plutôt je ne sais pas si vous l’êtes"). Il n’a donc rien fait de mal, il n’est pas accusé (ou plutôt les gardiens et le surveillant, "absolument secondaires", ignorent s’il l’est), mais il est tout de même arrêté.

Tout au long du premier chapitre, K. dialogue avec les deux gardiens qui sont venus lui annoncer son arrestation puis avec le surveillant qui lui confirme celle-ci : on suit une série de discours en même temps que les réflexions de K., mais ce qui importe peut-être plus que tous ces discours, ce sont les menus faits et les détails du décor autour des personnages, ainsi que leur gestuelle. C’est comme si tout ce que K. pouvait dire était aussitôt effacé par une réalité opaque, étrange, inquiétante. Les objets et la configuration des lieux autour des personnages sont peut-être plus importants pour le destin de K. que tout ce qu’il peut dire et tout ce que les autres peuvent lui dire.

K. est pris au piège d’un réel qui prend de plus en plus les apparences du rêve. Et chacun des éléments de ce rêve le transporte, sans qu’il en soit conscient, au tribunal qu’on lui a pourtant présenté comme lointain, inaccessible, encore plus lointain et inaccessible que l’administration judiciaire où il doit apprendre s’il est accusé et si oui de quoi. Le tribunal, c’est en fait le monde autour de lui, et il l’ignore encore (et il mourra sans en avoir pris conscience, c’était peut-être cela, son erreur et sa faute).

Ainsi des "spectateurs" à leur fenêtre qui sont là dès la première page, et qu’on retrouve dans les dernières pages du récit. Ne sont-ils pas plutôt en train d’assister au Procès, certains d’entre eux ne font-ils pas partie du jury tout simplement parce qu’ils sont là, à leur fenêtre, aptes à observer et donc à juger tous ceux qui passent, Joseph K. en particulier maintenant que les gardiens sont chez lui et que tout le quartier bruisse de cette présence ?

On peut extraire du premier chapitre du Procès la petite histoire des spectateurs à leur fenêtre se changeant en jury du tribunal, petite histoire semblable à ces courts récits ou ces visions fugitives qu’on trouve partout dans les cahiers de l’écrivain (ce sont différents morceaux qu’on assemble) et qui sont souvent écrits à partir de rêves :


K. surprit la vieille femme qui habitait en face en train de l’observer avec une curiosité tout à fait inhabituelle...Par la fenêtre ouverte on voyait de nouveau la vieille femme qui, avec une curiosité véritablement sénile, s’était approchée de la fenêtre d’en face pour pouvoir continuer à tout voir... Il fit quelques allées et venues dans l’espace libre de la pièce ; en face, il vit la vieille femme qui avait traîné à la fenêtre un vieillard encore plus âgé qu’elle et qu’elle tenait enlacé. Il fallait que K. mette un terme à ce spectacle qu’il offrait... A la fenêtre, vis-à-vis, les deux vieillards étaient de nouveau accoudés, mais leur groupe s’était agrandi car, derrière eux, se tenait un homme beaucoup plus grand qu’eux, la chemise ouverte sur la poitrine, qui serrait et tournait sa barbe rousse en pointe entre ses doigts... En face le groupe était encore là mais semblait avoir été dérangé dans sa tranquille observation parce que K. s’était approché de la fenêtre. Les vieillards voulurent quitter celle où ils étaient accoudés, mais l’homme derrière eux les rassura.
— Nous avons des spectateurs ! cria K. à très haute voix au surveillant en les montrant du doigt.
— Allez-vous-en de là, leur cria-t-il ensuite. Tous les trois reculèrent aussitôt de quelques pas et les deux vieux se mirent derrière l’homme qui les couvrait de son large corps, et, à en croire les mouvements de sa bouche, il leur disait quelque chose que la distance rendait incompréhensible. Ils ne disparurent pas tout à fait mais semblaient attendre le moment où ils pourraient revenir à la fenêtre sans être vus.
— Des mufles, de grossiers personnages, dit K. se retournant. [1]


On le sait, Kafka écrivait la nuit, Blanchot parle au sujet de son écriture de "pacte avec le danger de la nuit". C’est ce pacte qui lui a permis, en 1912, d’écrire Le Verdict, achevant le récit à l’aube. Ses cahiers sont parcourus de récits de rêve qui finissent par se confondre avec les pages de fiction puisque celles-ci aussi sont écrites dans un état proche du sommeil. C’est l’écriture qui permet le passage de la conscience éveillée à des visions oniriques où des éléments du réel s’assemblent autrement, délivrant souvent une vérité cruelle.

Quand un récit bref comme L’Homme de barre se termine par ces mots : "Mais que sont ces hommes ! Est-ce qu’ils pensent aussi, ou bien se contentent-ils d’aller vainement à travers le monde en traînant les pieds ?", on pense à ce passage dans les premières pages du Procès : "Qu’étaient ces gens-là ? De quoi parlaient-ils ? A quelle administration appartenaient-ils ? K. vivait pourtant dans un Etat libéral ; partout régnait la paix, les lois étaient respectées ; qui donc osait venir ainsi l’agresser chez lui ?".

C’est au coeur de la nuit, dans cette écriture de nature onirique que peuvent surgir de telles scènes où chacun des personnages fait l’effet d’une apparition fantastique, où les lieux mêmes semblent avoir changés et chacun des mouvements qu’on y fait prendre une nouvelle dimension, inconnue jusqu’alors. Dès le début du Procès, on trouve cette curieuse phrase qui exprime la nouvelle expérience du temps et de l’espace qui est celle de Joseph K. : "La pièce d’à côté, où K. entra avec plus de lenteur qu’il n’aurait voulu, avait au premier coup d’oeil presque exactement le même aspect que la veille au soir". En quelques mots, Kafka nous transporte dans un autre espace, espace de la fiction et du rêve où, même imperceptiblement, les objets et les lieux ont changé, et où se déplacer d’une pièce à une autre semble prendre plus de temps. C’est une indication qui, parmi beaucoup d’autres (concernant l’étrange costume des gardiens, les spectateurs en face, la disposition des meubles, etc.) place Joseph K. dans un univers inconnu au coeur même de ce qui, la veille encore, était son espace quotidien et personnel.

Dans le manuscrit du Procès on trouve ces lignes reprises dans le volume de l’appareil critique :


Quelqu’un me disait, je ne me souviens plus de qui il s’agissait, qu’il est quand même étrange que, lorsqu’on se réveille le matin, tout soit - du moins généralement - à la même place sans avoir été bougé, comme c’était la veille au soir. Dans le sommeil et dans le rêve, on est pourtant, du moins apparemment, dans un état très différent de celui de l’éveil, et il faut (comme le disait tout à fait justement cet homme) une présence d’esprit infinie ou plutôt une capacité de sommeil pour, au moment où l’on ouvre les yeux, saisir tout ce qui est là pour ainsi dire à la même place qu’on l’a laissé la veille.


Kafka parle ensuite du réveil comme le "moment le plus risqué de la journée", car il se peut très bien qu’on soit "tiré de sa place", ce qui arrive justement à Joseph K. dès les premières lignes du Procès, quand ils ’aperçoit que madame Grubach, sa logeuse, ne lui apporte pas son petit-déjeuner et que des hommes sont entrés dans son appartement. Ce n’est que vers la fin du chapitre qu’il se rend compte qu’il lui manque de cette "présence d’esprit" (que Kafka ironiquement confond avec une "capacité de sommeil") qui lui aurait permis de reconnaître dans les trois hommes présents dans la pièce des collègues de la banque : "Comment K. avait-il pu ne pas s’en apercevoir ? A quel point avait-il dû être absorbé par le surveillant et les gardiens pour ne pas les reconnaître, ces trois-là !". Et plus loin, assis dans la voiture : "Alors K. se souvint qu’il n’avait pas du tout remarqué le départ du surveillant et des gardiens, le surveillant lui avait masqué les trois employés et les trois employés à leur tour lui avaient masqué le surveillant. Cela ne révélait pas beaucoup de présence d’esprit et K. prit la résolution de s’observer plus exactement à cet égard".

On représente souvent Le Procès (dans des films ou des dessins) comme l’histoire d’un individu se perdant dans une administration labyrinthique froide et inhumaine, mais le procès en vérité, c’est bien celui d’une écriture qui traverse la nuit et déploie devant nous un univers onirique où tous les repères de la veille, sans avoir complètement disparu, ont changé de place, et où sa propre parole - celle de K. en l’occurrence - paraît inopérante. Comme dans L’Homme de barre, on se passe la main sur les yeux pour chasser un rêve, mais cela ne suffit pas, on est piégé - l’auteur, le lecteur, K. - dans un processus d’écriture où chaque élément du quotidien est devenu une pièce du tribunal qui n’est pas lointain et inaccessible (c’est ce qu’on croit par un manque de "présence d’esprit" ou d’aptitude à déchiffrer les rêves), mais tout autour de nous.

Illustration : dessin de Kafka.

Mise en ligne le 29 mai 2014

© Laurent Margantin _ 10 août 2014

[1Traduction de Georges-Arthur Goldschmidt (ainsi que précédemment), nous avons juste remplacé Beobachtung par observation et beobachten par observer (au lieu de contemplation et contempler)

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