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Oeuvres Ouvertes : Jerome Rothenberg, Poèmes

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Jerome Rothenberg, Poèmes

dissémination de mai 2014

Ce mois-ci, Antoine Brea proposait une dissémination sur "l’Amérique". En exergue de sa présentation, il mettait un extrait du roman de Kafka commençant par "la poésie américaine, une description d’incendie", et on sait combien l’écrivain pragois admirait les Feuilles d’herbe de Walt Whitman.

Auxeméry est poète et traducteur de poésie américaine. Son travail est largement présent sur le web (voir notamment sur Poezibao, mais aussi ici, l’espace américain). Il a traduit le Maximus de Charles Olson, ainsi que des auteurs comme Reznikoff ou Clayton Eshlemann. Comme je lis depuis pas mal d’années sa poésie (évidemment profondément marquée par la modernité américaine) et ses traductions, j’estime lui devoir beaucoup. C’est pour moi un contemporain majeur loin des petites figures épiphénomènales de l’actualité littéraire.

Auxeméry collabore notamment au blog de poésie franco-américaine alligatorzine et j’en ai extrait quelques poèmes d’un auteur, Jerome Rothenberg, dont je connais l’anthologie importante de poèmes anciens (pour ne pas dire "primitifs") intitulée Les Techniciens du sacré. Anthologie traduite par Yves di Manno, auteur d’Objets d’Amérique lu par Auxeméry ici même lors de sa parution aux éditions José Corti.

Je suis également heureux d’accueillir dans la webliothèque Une lecture de Lucrèce, Peste, un poème inédit d’Auxeméry.

 

JEROME ROTHENBERG, POEMES

Variations sur l’enfer des voleurs

Les voleurs, les voleurs, les chers voleurs ne sont plus.

Quand un vent s’en vient
souffler de la mer, une porte
s’ouvre en battant & la lumière
blanche comme l’Enfer
nous aveugle, presque.
La nuit commence plus tard,
la peau de mes doigts
s’écaille. Un vent fou
secoue les échelles
où nous grimpons,
la terre reste à distance,
raison de notre faim
toujours, la mer
s’emplissant de nos larmes,
et nos voix se perdent
dans le vent.
Les voleurs qui récurent
nos rivages le soir,
nous entendons leurs voix sous
nos fenêtres, leurs larmes
cachent notre douleur,
ils crient d’une seule voix,
passé fantômes et fenêtres.
Une seule voix pour
la terre & une seule voix
pour l’eau,
& des voleurs habillés
en voleurs,
un Enfer comme
nul autre, une maison
qui donne sur la mer,
une nuit
où les pièces de monnaie
sonnent & où la mort
se met à parler,
avec la voix d’un voleur,
la terre revenant à
la terre,
puis à l’eau,
une voix
que les voleurs dissimulent
dans les rêves.
Des voleurs & une mer
& une cheminée
que descendent les
voleurs. Encore d’autres
voleurs dans la neige,
avec la peau & les cheveux
qui virent au blanc.
Une ombre que les voleurs
renversent comme du sang,
comme la voix venue
d’une pierre,
la voix
des mourants.
Voleurs & voix,
rivage, vent & mer,
yeux & larmes,
doigts filant
un fil,
de peur du ciel
& de la terre,
des voleurs
perdus en mer,
une tombe
& une pierre
laissées là pour les voleurs
et où les voleurs
s’évanouissent.

[Extrait de The Jigoku Zoshi Hells : A Book of Variations, Argotist online, 2010]


Première station : Auschwitz-Birkenau

à présent le serpent :

je rendrai
leurs tyrans
insensés & fous

les rencontrerai, eux
au fond de la vallée
& en aurai chagrin

séparés dans la vie
incirconcis, indigents
chaussures triées à part

eux nus tels qu’ils vinrent
mes pères
mes pères

tremblants de colère
avec les serpents
que tu as détruits

avec le souvenir de leurs visages
tout petit dans tes yeux,
définitivement fermés, salis

vois cette lumière
qui prend forme dans le puits,
quelqu’un qui a été tué

réduit en miettes,
une terreur, un dieu,
descends plus au fond

[Extrait de « 14 Stations », in Gematria Complete, Marick Press, 2009]


Le sommail de la raison

à Clayton Eshleman

Mots inscrits sur un panneau
par Goya éclat de
blanc sur une surface
tirant sur le blanc :
le sommeil de la raison
enfante des monstres.
Il est assis sur une chaise
la tête affalée
s’appuyant sur ses bras
ou la table de marbre,
un crayon posé à côté,
la robe de chambre ouverte,
les cuisses exposées.
Ces choses qui volent dans la nuit
passent devant lui en volant.
Ailes qui frôlent l’oreille,
une oreille invisible,
un souvenir qui commence
dans la demeure du sommeil.
Il est un monde où les chouettes
vivent dans les palmiers,
où une ombre dans le ciel
est semblable à une pie,
noir & blanc sont des couleurs
qui n’existent qu’en esprit,
le chat qu’on n’a pas tué
jaillit à la vie,
un sifflet vrille en une coupe,
tour & retour,
un abîme aux yeux radieux.
Il y a une caverne en Espagne,
un sous-monde fécal,
où les chauves-souris pullulent
parmi des taureaux,
l’obscurité y prend fin sur un mur
où ses mains viennent se frotter,
l’homme aveugle dans ce monde peint,
dément & monstrueux
qui se cogne sur le rocher.

[Extrait de “50 Caprichos after Goya” in Concealments & Caprichos, Black Widow Press, 2010]


L’époque n’a jamais raison

Jours de chaleur en suspens
sur San Diego,
où les rues
glissent dans l’opaque
des canyons. Qu’est-ce
là sinon
un foyer & qu’est-ce
qu’un foyer
sinon un mot, sans plus ?
Les Poissons ont laissé
place au Bêlier.
Les grosses
bosses qui obombrent
les bras du
serveur n’ont aucun
intérêt pour personne
mais regardées avec
attention elles montrent
une tension, une sorte d’effroi
difficile à dissimuler.
L’époque n’a jamais raison.
Une enveloppe d’air
recouvre tout. Le soleil
coule comme s’il était liquide,
l’univers entier que nous voyons
n’est jamais advenu.
Il n’y a aucune vérité du temps
à part pour les anniversaires.
Dans une ville en état de siège
une cérémonie
rassemble, en dispersant
les oiseaux.
Nous vivons à jamais
dans l’instant,
dans la demeure que nous partageons.
Jeunes mariés, mari & femme,
ce sont figurines,
plus petites que ce pouce
& comptant peu
combien court
est le passage
entre mort & vie.

[Extrait de “A Book of Concealments” in Concealments & Caprichos, Black Widow Press, 2010]

This material is © Jerome Rothenberg
Traduction en français © Auxeméry

© Laurent Margantin _ 30 mai 2014

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