Œuvres ouvertes

insulaires, blogbook (7)

machinerie

On avait voulu bâtir un chemin de fer sur cette petite île. Il avait fallu travailler plusieurs mois sur une partie du littoral composée d’immenses falaises, creuser des tunnels, renforcer des passages étroits exposés à la houle souvent violente. On avait construit des gares sur le modèle de celles du continent, il y avait eu également des chefs de gare, des conducteurs de locomotive, des passagers endimanchés dans leurs wagons, les pauvres dans les leurs quand ils pouvaient monter.
Toute cette machinerie complexe semblait avoir été créée ici pour que la partie la plus aisée de la population insulaire, pour que la classe possédante et dirigeante se sentît comme chez elle, exilée à des milliers de kilomètres de ses domaines initiaux, emportée dans l’euphorie du progrès et de la richesse toujours neuve, prête à asservir par tous les moyens dont elle disposait, comme ce luxe inouï d’aller d’un bout de l’île à l’autre en quelques heures, sans devoir souffrir les chemins pierreux et le franchissement des rivières agitées à dos de mule ou sur un chariot. Et l’on saluait cette invention de génie, et l’on rendait hommage de mille manières à ces hommes du rail au bout du monde, petit théâtre qu’on pouvait installer partout, et perfectionner infiniment, on le savait.


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© Laurent Margantin _ 4 juin 2014