Œuvres ouvertes

En redécoupant un livre de Julien Gracq

Retour à un livre central

A la librairie à côté de l’Université de la Réunion, un volume d’En lisant en écrivant tout neuf, alors que mon exemplaire acheté il y a plus d’une vingtaine d’années est resté en Europe avec les autres livres de Gracq tous édités chez Corti – j’ai préféré venir ici avec les deux volumes de la Pléiade. Je l’emmène avec moi, pour le plaisir de le relire et avant cela d’en découper les pages, ce que je fais dans un premier temps jusqu’à la page 117.

Petit rituel de la fin des années 80, en solitaire ou accompagné : arrivant à la gare Saint Lazare, je prends la ligne de bus 21 ou 27 (cette dernière avec ses « bus-accordéons »), et je traverse Paris jusqu’au boulevard Saint Michel. De là, un parcours à pied qui passe par la librairie José Corti en face du Jardin du Luxembourg, puis Compagnie rue des écoles, d’autres librairies dans la suite de l’après-midi, la dernière en général étant l’Arbre à lettres en bas de la rue Mouffetard (une plus haut aussi dans la même rue, dont j’ai oublié le nom, en contrebas de la Place de la Contrescarpe).

Dans la librairie Corti, silence de chapelle, un homme derrière une table dont j’ignore encore le nom. Etrange geste que celui d’ouvrir des livres non massicotés, de repartir avec un, les premières fois, au long d’une série de visites devenues habituelles, un titre de Julien Gracq. Dans l’ordre je crois : La Presqu’île, En lisant en écrivant, Lettrines, Au château d’Argol, La forme d’une ville… Plus tard, au début des années 90, alors que je vis loin de Paris et passe plus rarement, Le Rivage des Syrtes, Carnets du grand chemin, Entretiens.

J’avais encore à l’esprit la section du livre consacrée à Stendhal-Balzac-Flaubert-Zola, mais je ne me souvenais plus qu’En lisant en écrivant s’ouvrait sur des pages si fortes concernant littérature et peinture (à vrai dire j’associais davantage Gracq à la composition musicale – Wagner – qu’à l’art pictural). Je redécouvre les pages magnifiques (5-6) sur le roman qui « amalgame sans gêne dans ses combinaisons cinétiques la matière vivante et pensante à la matière inerte, et qui transforme indifféremment sujets et objets – au scandale compréhensible de tout esprit philosophique – en simples matériaux conducteurs d’un fluide ». Gracq établit des parallèles entre littérature et peinture, tout en les distinguant dans leurs modes de réalisation :

Je suis frappé de la naïveté perspicace, de la justesse drue et directe, de la verdeur jaillissante des peintres, des sculpteurs, des musiciens, de la plupart des artistes de la main, de l’œil et de l’ouïe lorsqu’ils sont capables de parler de leur art ; à côté d’eux, chez l’écrivain qui parle de l’écriture, tout est trop souvent outrance ou rétraction, poudre aux yeux, alibi. Les causes en sont dans la profonde ambiguïté de la littérature dont mille diastases travaillent et font fermenter la matière à mesure qu’elle s’élabore. Le commentaire sur l’art d’écrire est mêlé de naissance, inextricablement, à l’écriture. L’artiste plastique qui prend du recul et cherche à comprendre ce qu’il fait est devant sa toile comme devant une verte et intacte prairie : pour l’écrivain, la matière littéraire qu’il voudrait ressaisir sans sa fraîcheur est déjà pareille à ce qui passe du deuxième au troisième estomac d’un ruminant.

Fermant cette première section d’En lisant en écrivant, on trouve cette note qui fait réfléchir sur la crise du livre dont on parle aujourd’hui. Et on se dit en la lisant qu’il vaudrait mieux parler de crise de la lecture, au-delà des questions qui concernent des formes diverses de livre depuis un demi-siècle, du livre de poche au livre numérique (Gracq publie ces lignes en 1980) :

Les quinze dernières années, qui ne paraissent pas devoir compter tellement dans l’histoire de notre littérature, ont apporté plus de changement dans l’industrie de l’édition et dans le commerce de la librairie que ceux-ci n’en avaient connu depuis Gutenberg. L’histoire de la littérature, au moins momentanément, s’est ralentie ; l’histoire du livre a pris toute la place. Or ce qui nous semble aujourd’hui, dans la littérature, une nouveauté, remplit au contraire l’histoire de la peinture, riche de ces périodes où, plutôt que pour les noms et les écoles, l’importance est toute pour les mutations de la technique, de la matière, du support et du marché : invention de la peinture à l’huile, passage de la fresque à la peinture de chevalet et à sa clientèle, etc.

« Etc. » : pour ce qui a continué depuis de bouleverser le livre, en effet !

© Laurent Margantin _ 6 mars 2010

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