Éditions Œuvres ouvertes

insulaires, blogbook (30)

on ne le verrait plus

Il était parti. On ne le verrait plus torse nu dans la cour grise de sa maison, accoudé au petit muret donnant sur la rue, une cigarette aux lèvres. On ne le verrait plus, lui, l’homme aux cheveux blancs mais dont les yeux brillaient encore d’une vitalité juvénile, on ne le verrait plus laver son linge dans une bassine posée sur l’évier de la cour, ni éplucher les légumes au même endroit. On ne le verrait plus attendre, attendre des heures et des heures jusqu’au soir, levé avant l’aube, couché au crépuscule. Il était parti sans prévenir, et la porte de sa maison qui donnait sur la cour était close.
Des disparitions comme celle-là, il y en avait eu, il y en aurait beaucoup d’autres. Infimes disparitions du passant au visage devenu familier, du serveur de café reparti dans son pays ou on ne savait trop où, de la femme délaissée dont on entendait un jour les plaintes derrière soi. Trop de départs, trop de disparitions qui faisaient rêver d’un monde tout entier constitué d’hommes et de femmes à jamais enracinées en un lieu unique, dont les frontières seraient infranchissables. Là, devant la porte close, on rêvait de ce monde, alors que ce n’était derrière la porte que des meubles empoussiérés, des pièces vides, une maison abandonnée.


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© Laurent Margantin _ 15 juin 2014

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