Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

En allant chez Elsa

un fragment du Procès

Un soir juste avant de partir on appela K. au téléphone et on lui ordonna de venir immédiatement au bureau du tribunal. On lui conseillait de ne pas désobéir. Ses remarques incroyables sur l’inutilité des interrogatoires, qu’ils ne donnaient aucun résultat et ne pouvaient en donner aucun, qu’il ne viendrait plus, qu’il ne tiendrait plus compte des invitations téléphoniques ou écrites et qu’il jetterait les messagers à la porte – toutes ces remarques avaient été consignées par écrit et lui avaient déjà beaucoup nui. Pourquoi ne voulait-il pas se soumettre ? Ne faisait-on pas l’effort de mettre de l’ordre dans son affaire compliquée, sans regarder ni au temps ni à la dépense ? Voulait-il délibérément gâcher tout cela et qu’on en arrive à la manière forte qui lui avait été épargnée jusqu’à présent ? La convocation d’aujourd’hui était une dernière tentative. Il pouvait faire ce qu’il voulait, sans oublier cependant que le haut tribunal ne pouvait permettre qu’on se moquât de lui.
Or K. avait annoncé sa visite à Elsa pour ce soir-là et, ne serait-ce que pour cette raison, il ne pouvait se rendre au tribunal, il était heureux de pouvoir ainsi justifier son absence, même si naturellement il ne comptait pas faire usage de cette justification et d’ailleurs il est très probable qu’il ne se serait pas non plus rendu au tribunal même s’il n’avait pas eu la moindre obligation ce soir-là. Conscient de son bon droit, il demanda tout de même au téléphone ce qui se passerait s’il ne venait pas. « On saura vous trouver », répondit-on. « Et serai-je puni pour ne pas être venu de moi-même », demanda K. et sourit en attendant ce qu’il allait entendre. « Non », répondit-on. « Parfait », dit K., « quelle raison pourrais-je avoir de donner suite à la convocation d’aujourd’hui ». « Normalement on évite de déchaîner sur soi les forces puissantes du tribunal », dit la voix qui s’affaiblit avant de disparaître totalement. « Il est très imprudent de ne pas le faire », pensa K. en s’en allant, « il faut essayer d’apprendre à connaître ces forces puissantes ».
Sans hésiter, il alla chez Elsa. Assis confortablement dans un coin de la voiture, les mains dans les poches de son manteau – il commençait à faire froid – il observait les rues animées. Avec une certaine satisfaction il songeait au fait qu’il causait au tribunal des difficultés qui n’étaient pas négligeables, au cas où celui-ci était vraiment en activité. Il n’avait pas clairement dit s’il allait venir au tribunal ou non ; le juge attendait donc, peut-être même toute l’assemblée attendait-elle, seul K. n’apparaîtrait pas, à la grande déception de la galerie. Sans se laisser troubler par le tribunal, il allait où il voulait. Pendant un instant, il ne fut pas sûr de ne pas avoir donné par distraction l’adresse du tribunal au cocher, il cria donc l’adresse d’Elsa ; le cocher hocha la tête, on ne lui en avait pas donné d’autre. À partir de cet instant, K. oublia peu à peu le tribunal et, comme par le passé, la banque recommença à occuper ses pensées.

Mise en ligne le 18 juin 2014

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 20 juillet 2016

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