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Oeuvres Ouvertes : Peter Handke | Ce n'est pas la peine d'écrire si on ne sent pas trembler l'univers

Oeuvres Ouvertes

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Peter Handke | Ce n’est pas la peine d’écrire si on ne sent pas trembler l’univers

Peter Handke - quelques propos notés en écoutant l’entretien du 19 juin 2014 avec Alain Veinstein (Du jour au lendemain)

J’ai besoin de marcher, c’est pas une idéologie, j’en ai besoin pour mon âme.

La solitude en allemand, on dit Einsamkeit. Je trouve que c’est un mot assez ambigu : si on retraduit Einsamkeit en grec, cela veut dire l’harmonie. Einsamkeit, ça embrasse le monde, parce que tout est ensemble. Il y a une solitude qui embrasse le monde. Alors je raconte, je dramatise peut-être la solitude, la Einsamkeit, mais c’est une façon de chercher l’unité du monde.

La surprise, c’est l’élément essentiel de la littérature, mais la surprise qui coupe le coeur, qui entre dans le coeur : "Ah c’est ca, c’était ça, ça va être ça". Mais je ne suis pas du tout un idéologue, je pars du rêve, je pars de l’imagination ; l’imagination, c’est très très rare, c’est comme la grâce, sans imagination il n’y a pas de roman. Aujourd’hui il y a l’imagination qui est complètement truquée presque partout, mais c’est la grâce qui fait raconter, c’est la grâce qui fait ouvrir la bouche intérieure vers l’écriture. C’est très rare, l’imagination, mais ça justifie mon existence.

Parfois je me suis dit : C’est trop dommage de gâcher l’écriture en écrivant une autobiographie. Il faut trouver quelque chose d’autre avec sa vie. Il ne faut pas raconter sa vie, il faut la transformer. C’est magnifique l’écriture, c’est une aventure qu’on a oubliée. Il faut conseiller de se concentrer sur le mystère de l’écriture, mais l’écriture n’a plus de mystère, il y a des milliards de gens qui, comme des pingouins, trouvent refuge dans l’inécriture qui n’est pas la vraie écriture, qui est sans mystère. Sans mystère il n’y a pas d’écriture.

Parfois je perds la parole, parfois je me retire et tout à coup le langage s’est arrêté complètement en moi, mais un mutisme vraiment douloureux, et tout à coup la source des mots recommence à surgir. Retrouver la source du langage, la source du dialogue, la source des contes aussi, la source des couleurs aussi.

Fuir pour revenir... J’ai souvent dans ma tête le titre d’un livre que je ne vais jamais écrire : Le Héros de la fuite. Je crois qu’il y a aujourd’hui pas mal de gens qui méritent ce titre-là.

La marche pour moi, ça fait partie de l’imagination, du rythme de l’imagination. Dans l’avion, j’ai pas vraiment de rythme.

C’est quand même une joie immense d’écrire sur des livres qui sont bizarres, qui sont spéciaux ... pourquoi on ne raconte pas comment un livre est fait ? On raconte plus du tout comme un film est fait. La critique du cinéma n’existe plus, la critique des livres, de la littérature ça n’existe presque plus. Comment c’est fait ? Comment c’est raconté ? Comment est le rythme ? Comment sont les phrases ? Où est le paragraphe ?

Je prenais des notes quand j’étais jeune. Je ne prends plus de notes. Je me laisse guider par le sentiment, par la sensation, par le rythme... je garde tout, je corrige plus rien. Après j’ajoute, c’est bizarre quand j’étais jeune je coupais, maintenant j’ajoute. Quand je m’approche de la fin d’un récit ou d’un essai, je veux rester avec, je veux pas terminer, alors ça devient de plus en plus... pas long, mais de plus en plus épique, ou je ne sais pas... je traîne, je rôde avec le texte. Parfois il y a des détails qui donnent comme une piqûre. Je trouve quelques phrases qui piquent vraiment, parfois comme un serpent, parfois comme une chose céleste.

C’est pas la peine d’écrire si on ne sent pas trembler l’univers, c’est pas la peine, ça devrait être puni des gens qui écrivent pour rien.

S’il n’y a pas d’illusion, c’est pas la peine d’écrire. L’illusion, c’est la matière la plus fragile mais la plus prometteuse, c’est la matière de la littérature. L’illusion est beaucoup plus forte que la raison, mais elle n’est pas du tout irraisonnable. L’illusion peut-être finalement, si on essaye de la réaliser, c’est la chose la plus réelle, la plus palpable, la plus matérielle qu’on peut faire, c’est la littérature.


Ecouter tout l’entretien

Lire un extrait de l’Essai sur le Lieu Tranquille

Première mise en ligne le 20 juin 2014

© Peter Handke _ 23 juillet 2016

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