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Oeuvres Ouvertes : Jean Sary, De retour au site

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Jean Sary, De retour au site

dissémination de juin 2014

"Jean Sary n’est pas un pseudonyme. C’est un personnage en construction. Mène une triple vie d’étranger, d’enseignant de langue étrangère et d’écriture à Hanoï (Vietnam)." On conseille vivement la lecture de son blog ("Poèmes numériques, dictionnaires et feuilles de style") conçu comme un "hyperlivre" - notamment dans le cadre de la dissémination mensuelle de la web-association des auteurs proposée par Noëlle Rollet consacrée aux expérimentations de l’écriture numérique. Comme il y est question de sortir de la linéarité du texte, j’ai choisi ces poèmes en prose écrits lors d’un voyage au Cambodge, poèmes que Jean Sary a mis en ligne dans ce qu’il appelle un "retour au site", soit le pays évoqué mais aussi le web comme terrain d’écriture. On trouvera sur son blog plusieurs autres poèmes, notamment des Morales élémentaires à partir de Raymond Queneau, mais aussi un poème en vidéo avec illustrations sonores.

 

De retour au site, par Jean Sary

Les yeux cessent / de voir / ce qu’ils n’ont jamais su / regarder
(Yves di Manno)

Lèvres closes

Les sourires de Bayon, oui. Mais s’ils mettent plus de temps à mourir, c’est là leur seul privilège.
Les points cardinaux sous la protection de ses yeux clos : Il dort !
Et dire que je m’en suis détourné : je les trouvais indifférents !
Soit ! Puisque c’est moi l’indifférent.

Sourire, rechercher le plus beau, ses lèvres forcément closes arrachées à la pierre et l’inscrire sur un lieu précaire qui vaille : un but à mes vies mes voyages ?


Royaume indifférent

Si la limousine de Hun Sen deux trois fois par jour traverse la ville prise en chasse par des sirènes c’est pour sitôt reproduire le palais royal — son pavillon Bonaparte — les temples, les monastères, bonzes, en motifs de carton-pâte.
Alors, assister, c’est figurer et commenter, soigner sa diction.
Être Khmer, s’en foutre.


Promenade livresque

J’ai promené Les Barricades mystérieuses, à Phnom Penh, à Angkor. J’aime les savoir avec moi, sans jamais les ouvrir qu’à la première page :

Neige de deux hivers ne se reconnaîtraient
Ni vous ne figerez les plis de mon eau froide

Un autre, la bible du visiteur un peu curieux, le Maurice Glaize sur Angkor. Je ne l’ai lu qu’à notre retour. Le site s’impose, remet les commentaires à plus tard ; heureusement pour les guides, il y a toujours des touristes qui veulent des réponses.


Bonze orange

Le bonze prosterné, le bonze à moto, le bonze mendiant sa pitance, le bonze au parapluie, le bonze s’esclaffant, le bonze repéré de loin parmi les pans gris d’Angkor, ses arbres, le bonze posant pour la photo, le bonze provisoire avant retour des passions, le bonze est un concept orange.


Homme pressé

Les pendules de Phnom Penh sont souvent arrêtées, je remarque. Mais méditer montre en main, mon tempo, il suffit d’être plus rapide que l’alcool.


Exil tentant

En m’exilant ici, je ne serais plus ailleurs. Voilà l’ennui de tout relativiser. L’Autre vous perd et la soif d’absolu vous passe.
Alors, plus de pays où rentrer, seule une maison — ici, ailleurs — où habiter est si peu de chose.
Disons comme Prévert que le désespoir est sur un banc de P. P.

et non pas sur les cimes


Occident généreux

Les organisations étrangères venues sauver le Cambodge s’affichent. Dès l’aéroport, des banderoles annoncent le gala de charité de la Croix- Rouge.
Expatriés de tous pays donnez l’obole.
Et surtout ceci :
« One thousand riels ! »
« One thousand riels ! »
Un gosse mendiant m’aborde, je commence à sortir un billet de deux mille qu’il fait aussitôt signe à une bande dix mètres derrière lui. Ils se radinent tous en courant. Je range tout et je file aussi sec.
Le mendiant a sonné la retraite et, cavalier seul, m’a pourchassé pendant une heure : j’avais esquissé un geste de générosité.
Faut-il relater l’entretien conjugal qui a suivi ?
— Ils ne devraient pas forcer la main comme ça,
— Il retiendra la leçon qu’il vient de prendre,
— Crois-moi,
— Etc.


Ennui néocolonial

Je me suis rarement senti aussi seul qu’à cet instant. Sans personne à attendre sinon moi-même les minutes passent sans rature, sauf invitation d’un délégué de la Nation France. C’est alors le discours chaque fois identique sur la bonne : « elle est dévouée, ça on ne peut pas dire le contraire, mais quel caractère de chien ! »
Et des anecdotes chaque fois identiques, que je tairai.
Mais que voulez-vous, il vaut mieux s’emmerder ailleurs avec bonne que chez soi sans. Avis aux amateurs : on recrute !


Voyageur médiocre

Comment je voyage, c’est bien médiocre. Quand un autre au pays de l’eau conclue sur l’Illusion touristique, je lui préfère les plaies rouvertes.
Car c’est moi que je visite — dans l’espoir d’être visité — mais qui d’autre viendra sinon celle qui pourrait n’avoir d’yeux que pour moi.


Temple marron

J’ai été conçu devant la télévision. On passait sans doute un Maigret ce soir-là ou un western.
Alors vous dire ce que j’ai ressenti devant ce temple marron.

— un monastère en fait —

L’identité en panne, à la merci des pièges, je m’en suis refusé l’accès, risquant de n’en faire que le tour : ce texte encadrant le vide.

Un toit marron si beau (sic) rehaussé de jaune


Contorsions harmonieuses

Essayez de sauter le plus haut et observez vos contorsions.
Ici les temples sont de travers et les couleurs harmonieuses.
Essayez la trajectoire rectiligne sur l’eau. Au monastère de Watt Phnom — vous pouvez toujours chercher la perspective — pour faire un vœu (celui d’un Cambodge éternel ?), on lâche un oiseau.


Velléité restaurée

Ta Prohm ne sera pas restauré selon la Tradition française. Le Restaurateur qui préside à sa destinée le laisse aux amoureux des ruines en pâture, aux amateurs du Vrai pour témoigner — contre-exemple — des bienfaits de l’anastylose ailleurs.
« La civilisation khmère est superficielle. Elle se préoccupe seulement de ce qui est beau, rien à faire de la solidité », parole de vietnamienne, ma femme, en visitant cette jachère ultime, j’ai vu un vieillard balayer d’un revers les dalles.



Le sarong khmer – une étoffe à carreaux – est si grand si simple qu’il sert à tout. En voici un usage. Je m’en tiendrai à l’exactitude des faits, dont je ne suis pas sûr, puisque j’étais assez loin.

Sur un terrain assez vague, au centre de la capitale, une sorte d’animateur de foire, illusionniste un peu, bonimenteur surtout, s’échauffe à son micro, devant un parterre encore vide, en chantant Summertime en khmer — un peu de temps à reconnaître avant de m’arrêter — sous le soleil de quatre heures. Peu à peu, son numéro commence. Devant l’homme au micro s’est formée une ligne de mômes accroupis. A la chanson succède une litanie où revient souvent le mot « Kampuchéa ».

D’abord à l’ombre, puis sous le soleil, le public grossit, attentif et patient (tandis que je baille durant quelques longueurs). Enfin l’illusionniste s’agite. Il a montré ce qui semble être un serpent — ou une chambre à air métamorphosée — le cou serré dans une main, le corps pendant sans vie. Il le (la) place sous un sarong blanc à carreaux rouges, prononce des paroles d’illusionniste, souffle dans le micro comme des flammes, invite l’un après l’autre deux gosses accroupis à regarder sous l’étoffe.

Ce numéro dure cinq bonnes minutes : les deux mômes ont enfilé des gants de boxe. Ils paradent comme des coqs de combat, ils doivent avoir sept ou huit ans. Le bonimenteur ponctue le pugilat de commentaires, d’onomatopées amplifiant les coups, d’interruptions impromptues pour dérouter les gosses qui entraînent l’hilarité générale. Les boxeurs ont droit à des pauses régulières, assis sur un tabouret. Un assistant a recraché en gerbe sur leur torse le contenu d’une tasse d’eau.

Ils reprennent la parade, dans l’hilarité générale. Puis sans vainqueur apparent le combat s’achève. Le même manège a recommencé : exposition du serpent ou de la chambre à air, dissimulation sous le sarong, paroles d’illusionniste… il ne souffle pas mais recrache dessus le contenu d’une tasse d’eau. Le spectacle dure des heures. Je regarde passer la limousine de Hun Sen, les étrangers parier sur un exil probable, les Khmers s’en foutre.

De nouveau attentif, surpris, je vois une guillotine sans échafaud, qui ne dépasse pas les 50 cm de haut. Un des mômes y a passé la tête, sous les boniments du bourreau. L’attente très longue — le discours est sans fin — de ce qui doit advenir. La tête du condamné est recouverte du même sarong. On ne lui crache pas dessus mais la foule encercle le bonimenteur et sa victime : le couperet — en fait un sabre fixé sur un axe qu’il suffit d’abaisser d’un coup sec — a été abaissé sur le cou doucement.

L’illusionniste apostrophe le public. Je suis parti.


Prose grise

Angkor, grès et latérite, est un rêve que nous n’avons pas fait ensemble.
Nous devions nous unir coûte que coûte.
Nous laissons Siemreap sans crainte d’être maudits pour en avoir percé les mystères, comme le poète qui ignorait la couleur des ananas.

Je pourrai être le témoin des bas-reliefs.


Pêche patiente

Ce voyage ne me change pas, me dis-je débarquant du bateau glissant dans le taxi attendant l’avion, il ne révèle que deux ou trois possibles alors

« pas la peine de te cacher derrière, on t’a vu ! »


Élévation ornée

Un mât de bambou immense arborant un fanion. Des femmes courent le toucher avant que des hommes le soulèvent.
A peine planté, il tient le temps de la fête.
Nos deux chauffeurs nous observaient, amusés par notre désir de mémoire.


Bonze orange

Le bonze prosterné, le bonze à moto, le bonze mendiant sa pitance, le bonze au parapluie, le bonze s’esclaffant, le bonze repéré de loin parmi les pans gris d’Angkor, ses arbres, le bonze posant pour la photo, le bonze provisoire avant retour des passions, le bonze est un concept orange.


Ecrit(s) à Hanoï en 2000

Crédit photo : Romain Risso

© Jean Sary _ 27 juin 2014

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