Éditions Œuvres ouvertes

insulaires, blogbook (43)

village

Dans ce village on était entre deux rivières, entre deux ravines. Une seule route le traversait, si bien que les habitants pouvaient observer facilement qui y arrivait, qui en sortait. C’était pour cela qu’on l’appelait le « village des voleurs ». Dès qu’un habitant qui n’était pas né ici s’absentait, on se chargeait bénévolement de déménager ses biens pour une destination inconnue.
D’où l’étrange manie qu’avaient les habitants de cette bourgade de ne jamais quitter leur domicile, même s’ils étaient du cru, craignant sans doute qu’on les prît pour un de ces étrangers venus coloniser la région. Chacun était fixé à sa demeure comme l’huître à son rocher, incapable de s’absenter ne serait-ce qu’une journée.
Les vieux n’avaient jamais rien vu d’autre que ce bout de terre suspendue entre deux rivières, et les enfants s’apprêtaient à connaître le même destin. Ils passaient leur journée entre leur petit lopin de terre où poussaient quelques bananiers et le café du centre, se demandant quel serait l’ignorant ou le fou qui oserait quitter le village ne serait-ce qu’une journée, parfois pariant avec leur voisin de table et échangeant des clins d’œil.


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© Laurent Margantin _ 22 juin 2014

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