Œuvres ouvertes

insulaires, blogbook (45)

dans les hauts

Ils avaient décidé qu’ils briseraient la langue, qu’ils ne la laisseraient plus dire ce qu’on l’avait obligée à dire pendant tant de siècles. Ils s’étaient réunis dans les hauts des montagnes et s’exerçaient chaque jour un peu plus à des assemblages étranges, à l’articulation de mots incongrus que les autres, plus bas, ne comprendraient pas.
Ces exercices, seuls quelques-uns au départ y avaient participé, puis, la nouvelle ayant circulé, d’autres étaient venus des îlets voisins, curieux de découvrir ces hommes au parler étrange où eux-mêmes avaient eu du mal à distinguer les restes de l’ancienne langue. Ils avaient commencé par écouter, puis avaient appris à créer de nouveaux mots tout aussi singuliers que les premiers, et le parler des montagnes s’était développé année après année. Que c’était leur parole qui les avait faits s’associer et s’unir finalement, que c’était seulement elle qui, si loin de leurs origines, avait rendu les montagnes de l’île hospitalières, cela les avait bouleversés plus que la découverte des hautes terres de l’intérieur.
Enfin libres, ils criaient leurs mots inconnus des sommets des cirques vers le rivage tout en bas, les jetaient comme s’ils avaient été des flammes.


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© Laurent Margantin _ 23 juin 2014