Éditions Œuvres ouvertes

insulaires, blogbook (47)

dans la même rue

Habitants des montagnes les plus reculées de l’île, ils étaient inquiets depuis toujours, craignant, disaient-ils, la solitude. Ils disaient encore qu’ils avaient peur d’être oubliés, et que c’était pour cela qu’ils s’affairaient à leurs tables des journées entières, grattant du papier. Chaque semaine, ils postaient depuis leurs lointaines demeures une lettre adressée à quelque revue de la capitale, une seule lettre évoquant invariablement les funèbres pierres des montagnes qui les encerclaient, ou les arbres antiques dont ils avaient fini par haïr la luxuriance. Qui viendrait les délivrer de la peur d’être un jour oubliés, qui leur enverrait leurs noms gravés sur le papier de la ville lointaine, à défaut de l’être sur le marbre ?
Quant à nous, nous nous moquions bien de toute postérité, observant leur manège avec un peu de commisération. Nous passions toutes nos journées dans la même rue depuis l’enfance, assis sur les marches d’une boutique, parlant à peine entre nous. Depuis toujours, nous savions que d’autres avant nous avaient vécu la même existence silencieuse et sans but, et que d’autres après nous viendraient, semblables à nous. Aucun de nous ne se plaignait de son sort, et, au fond, peut-être étions-nous heureux qu’un jour nos vies pussent être totalement effacées des mémoires.


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© Laurent Margantin _ 24 juin 2014

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