Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

En finir avec l’édition numérique et passer à autre chose

pour l’écriture 100% web

Sur son blog La Feuille, Hubert Guillaud signe un billet intitulé Pourquoi la longue traîne ne marche pas ?. La "longue traîne", c’est un modèle proposé en 2004 par Chris Anderson, l’idée étant que, sur le web, "les produits qui sont l’objet d’une faible demande, ou qui n’ont qu’un faible volume de vente, peuvent collectivement représenter une part de marché égale ou supérieure à celle des best-sellers". Guillaud rebondit sur ce que Thierry Crouzet écrivait il y a quelques mois sur son blog : "On assiste au phénomène inverse. La courbe s’est certes allongée, mais elle s’est creusée démesurément. On a quelques titres qui vendent énormément, puis tous les autres qui se disputent des miettes."

Personnellement, je peux témoigner de cette réalité en tant qu’auteur publié en édition numérique pendant deux ans : à peine quelques exemplaires vendus, et ce n’est pas faute que ces textes aient été relayés par quelques lecteurs et auteurs : le fait est que les canaux de distribution mènent à une concentration des achats sur quelques bestsellers (voir la floraison des "sagas" en format numérique, ce qui, avec les polars et romans érotiques, semblent se vendre en ligne). Mais pour les textes contemporains disons expérimentaux, l’édition numérique ne fonctionne pas, il suffirait pour s’en rendre compte que les maisons d’édition concernées donnent leurs chiffres de vente, ce qu’elles se gardent bien de faire.

Dans ce contexte, je dis que continuer dans cette voie n’a aucun sens, et que c’est même mortifère pour les auteurs web. Quand je lis qu’un auteur attend "la fin de l’année" pour qu’un texte qu’il vient d’achever soit publié dans une petite maison d’édition numérique qui n’en vendra que 10 exemplaires alors qu’il pourrait donner ce récit à lire en accès libre sur son blog où il aurait des lecteurs en nombre raisonnable, je trouve ça triste parce que pendant ce temps-là son blog vivote et n’est lu que par une poignée de fidèles lecteurs, sans qu’il y en ait de nouveaux.

A un tweet où j’écris que, si la longue traîne ne marche pas, alors c’est l’édition numérique qui ne marche pas et qu’il faut donc passer à autre chose, Hubert Guillaud répond justement :

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Entièrement d’accord avec lui : ce n’est pas parce qu’on met un texte en accès libre qu’on en fait un bestseller. Mais je lui réponds qu’entre trois exemplaires vendus d’Insulaires pendant deux ans et 500 lectures sur Oeuvres ouvertes en un mois depuis que j’y ai repris le texte, il y a de la marge.

Sur Oeuvres ouvertes, j’essaye autre chose : créer des blogbooks mis en ligne sur plusieurs semaines, avec le fichier texte à lire sur liseuse sur la même page. Je diffuse chaque jour les liens sur Twitter et se créent ainsi des contacts quotidiens avec les lecteurs qui n’existent pas réellement en édition numérique fermée. A mes yeux, aucun intérêt à avoir un ebook réalisé par un pro ou un bouquin papier en librairie si c’est pour avoir cinq lecteurs : c’est de la frime, rien d’autre, et sans doute que ça flatte l’ego. En revanche, je crois depuis mon premier site web qu’une littérature en ligne doit s’adapter à l’environnement web dans lequel elle se déploie : il faut donc en finir une bonne fois pour toutes avec les paramètres obsolètes de l’édition papier : avoir un texte en vente quelque part, pourquoi pas, mais jamais sans que ce texte soit accessible sur son propre blog, sinon l’édition (devenue donc mortifère, encore plus en numérique) est un appauvrissement de votre travail d’auteur en ligne. D’abord l’écriture et la publication sur blog en accès libre, et ensuite - et pas forcément - des déclinaisons éventuellement payantes, tout en sachant que c’est la première publication sur son blog qui compte, avec toutes les possibilités offertes de diffusion libre propre au web depuis sa création.

J’ai quelques idées pour la suite, je les laisse encore mûrir quelques temps, mais s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est que des initiatives semblables à celles de la web-association des auteurs ou la webliothèque sont les germes d’autres formes de communautés d’auteurs qui se créeront autour de quelques textes forts donnés à lire en accès libre, loin des contraintes de l’univers marchand qui se passe très bien de la littérature. Je continue à penser que, loin d’être une régression, une activité littéraire en ligne non marchande doit continuer à exister et à se développer, en inventant ses propres paramètres, indépendamment des schémas éditoriaux ou critiques encore en place mais qui sont en train de s’effondrer sous nos yeux. A nous d’inventer, ensemble.

Illustration : dessin de Kafka, promeneur sans pantalon sur le toit (aucun rapport, quoique...)

Mise en ligne le 24 juin 2014

© Laurent Margantin _ 31 décembre 2014

Messages

  • Bonjour,

    Pour avoir essayé bien des pistes en tant qu’auteur, je suis assez d’accord avec vous, mais plutôt désabusée. Je n’ai jamais fait de forcing en promotion, voire de harcèlement, via FB et autres moyens. La démarche m’agace, pour ne pas dire plus... En outre, je ne suis pas très douée pour le commerce. J’ai donc mis mes livres en téléchargement libre sur mon blog, ainsi que tout ce qui était publié. 700 téléchargements en moyenne pour mes deux romans et 150 pour les chroniques, et ce, sur 3 mois. Résultat ? Pas un retour, pas un commentaire. Ni zut ni flute !.... J’ai donc retiré cette possibilité et je me demande bien et de plus en plus, pourquoi néanmoins, je continue à publier articles et textes ! Cordialement, Mélanie.

    Voir en ligne : http://www.lombreduregard.com

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