Œuvres ouvertes

Le Chenil (2)

...

Le premier jour en marchant jusqu’au chenil — une bonne demi-heure depuis le quartier où j’habitais au sud de la ville —, je m’étais dit que cette marche quotidienne me ferait du bien, que cela me ferait de l’exercice après une longue période d’inactivité à traîner dans les rues ou à rester enfermé dans ma chambre, mais dès le premier jour, dès la première ascension de la colline j’avais été saisi par cette odeur de putréfaction animale, oui, c’est ce que je m’étais dit dès le premier jour, cette odeur n’est pas une odeur d’animal vivant, mais d’animal pourrissant quelque part, et sous les arbres déjà j’avais commencé à regarder autour de moi, à chercher un charnier ou je ne sais quel tas de viande en putréfaction, en vain bien sûr, car l’odeur ne provenait pas de la terre couverte de ronces à cet endroit, mais du ciel, oui, l’odeur flottait dans l’air, mais très haut dans l’air, comme suspendue au-dessus du monde, menaçante, et concentrant ses attaques sur cette colline.
C’est à partir de ce jour-là que j’ai commencé à rêver du chenil, et d’abord de cette odeur, c’était la première fois que je rêvais d’une odeur, que je sentais une odeur dans l’un de mes rêves, jamais auparavant je n’avais flairé en rêvant, jamais je ne m’étais réveillé en pleine nuit avec une odeur dans le nez, une odeur de chair animale en pleine décomposition, une odeur de puanteur qui, dans mes rêves de chenil, enveloppait tout, imprégnait tout, jusqu’à mes vêtements (et il n’était pas rare que je voie alors la mère quand je rentrais le soir et surtout que je l’entende me dire de sa voix sèche tu pues mon garçon). Je la vois, je l’entends, la mère, debout dans le couloir, dès le premier soir, et je me vois moi me déshabillant aussitôt, mettant mes vêtements dans la machine à laver, mais le corps puant encore, je me vois me douchant, frottant ma peau pour tenter d’en extraire l’odeur, odeur qui même après la douche me collait encore à la peau, je me souviens de ma honte le premier soir quand je suis sorti avec Ivan pour aller boire un verre, de ma honte parce que je sentais encore le chenil, car c’était bien l’odeur du chenil qui flottait dans l’air sur la colline et recouvrait tout, imprégnait tout, tu sens ai-je demandé à Ivan et Ivan m’a dit qu’il ne sentait rien (il mentait), et les jours suivants ce fut plus fort encore, et les jours suivants j’avais beau me laver matin et soir l’odeur restait imprégnée dans chaque partie de mon corps, me restait dans le nez et la gorge, et les jours suivants j’eus honte de sortir avec Ivan car si je ne craignais pas de remarques de sa part, je craignais celles de gens qu’on aurait pu rencontrer, se questionnant sur l’odeur de putréfaction à la table où ils étaient assis sans savoir d’où elle provenait, cherchant autour d’eux, puis se rendant compte que c’était moi qui sentais, moi et personne d’autre qui sentais parce que je travaillais tous les jours au chenil, ils le savaient, Ivan leur avait sans doute déjà raconté qu’on m’avait nommé là.


Page suivante
Lire depuis le début
Lire la présentation.
L’auteur

Première mise en ligne le 26 août 2014

© Laurent Margantin _ 21 mai 2016

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)