Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (3)

...

Ivan qui, lui, avait été nommé au cimetière du centre-ville ne sentait rien, j’étais désormais le seul du petit groupe d’amis à sentir, me disais-je souvent en montant ou en descendant la colline où se trouvait le chenil, Ivan au fond avait eu de la chance, car nettoyer les allées du cimetière et les tombes était certainement moins éprouvant que de travailler au chenil, ce qui se confirma dans les semaines qui suivirent, je l’avais plaint d’abord, je le plaignais ce premier jour tandis que je marchais pour la première fois sur cette route forestière qui me menait au chenil, je me disais qu’il valait mieux s’occuper d’animaux vivants que de corps morts, et c’est seulement plus tard que j’ai compris qu’Ivan n’avait jamais affaire à des corps morts ou même en putréfaction, mais à des ossements souvent très anciens et bien propres, pendant que moi je devais m’occuper des clebs, ainsi disait-on au chenil toujours, jamais les chiens.
En me disant le premier jour tu pues de sa voix sèche, les yeux plantés dans les miens, la mère avait voulu une nouvelle fois me condamner, à l’aide de cette sentence dont les deux mots cinglants résumaient bien la situation, ma situation. Tu pues voulait dire qu’à partir d’aujourd’hui j’allais toujours puer, et dans les rêves que je fis les jours, les semaines et même les mois qui suivirent tu pues se rapportait à toute mon existence, aussi bien passée qu’à venir, je voyais alors la mère dans le couloir me dire tu pues de sa voix sèche et les yeux plantés dans les miens toute une série de fois, la scène se répétait des nuits entières, toujours dans le couloir, cette première fois où la mère m’avait dit tu pues se reproduisait non seulement chaque soir, mais aussi chaque nuit pendant mon sommeil, sur le même ton, de la même voix sèche, si bien que lorsqu’un des jours suivants la mère s’adoucit un peu en disant non plus tu pues mais tu pues mon garçon il était trop tard, je n’entendais plus tu pues mon garçon mais tu pues, le rêve ayant gravé cette simple parole en moi comme une sentence définitive, sur laquelle il était impossible de revenir, et qu’il était même impossible d’adoucir.



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L’auteur

Première mise en ligne le 27 août 2014

© Laurent Margantin _ 21 mai 2016

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