Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (5)

...

En montant le premier jour vers le chenil je ne reconnaissais rien, absolument rien, la mère m’avait juste dit de suivre la route tout droit dans la forêt et qu’à un croisement le chenil et le cimetière étaient indiqués sur un panneau, et elle avait ajouté : Tu verras le paysage est agréable, tu t’y plairas, tu es fait pour la forêt. Car la veille de mon premier jour au chenil la mère était contente - ce qui était assez rare -, et si elle m’avait parlé de ce jour ancien que j’avais oublié où nous étions allés sur la colline nous recueillir sur la tombe de sa propre mère, c’était surtout pour m’encourager à aller le lendemain dans la forêt, ne disant pas que j’allais au chenil mais dans la forêt, je t’envie de pouvoir aller vivre dans la forêt, disait-elle ainsi, phrase qu’elle ne cessa de répéter pendant la soirée avec cette autre phrase : Tu verras le paysage est agréable, tu t’y plairas, tu es fait pour la forêt, comme si je ne devais plus jamais revenir chez elle et me perdre dans la forêt à la façon de ces enfants dans les contes qu’on y envoie pour qu’ils se perdent, oui, elle souriait en disant cela et puis se taisait un bon moment, plongée dans une rêverie qui me faisait peur. La mère était assise au bout de la table et chantonnait, c’était la veille de mon premier jour au chenil je m’en souviens, elle chantonnait : Tu iras dans la forêt mon garçon et tu y trouveras le bonheur, doucement, si doucement que je l’entendais à peine et que je devais tendre l’oreille pour l’entendre chantonner, c’était juste après m’avoir raconté ce moment que nous avions passé jadis au cimetière puis au chenil, ou bien était-ce en pleine nuit qu’elle chantonnait, possible que je me sois levé au milieu de la nuit ne pouvant dormir comme d’habitude et que je l’ai trouvée assise dans la cuisine au bout de la table chantonnant, des années après je ne sais plus son petit chant forestier se mêlant dans mon souvenir à tous ses propos haineux avant que j’aille travailler au chenil et surtout après le premier jour au chenil, oui, le petit chant forestier de la mère se mêle dans ma mémoire au tu pues ou tu pues mon garçon du premier soir, impossible de les démêler, chant et cri ensemble, sauf ce premier matin où marchant dans la forêt je ne me souvenais que du petit chant forestier maternel : Tu iras dans la forêt mon garçon et tu y trouveras le bonheur, le chant de la mère en moi, la voix de la mère me portant malgré l’odeur qui m’avait déjà imprégné et m’était déjà entrée dans le nez et la gorge puis tout le corps, malgré également les premiers aboiements et gémissements des chiens, là-bas, derrière les arbres.


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L’auteur

Première mise en ligne le 29 août 2014

© Laurent Margantin _ 21 mai 2016

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