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Oeuvres Ouvertes : Salut à Lucien Suel, poète debout

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Salut à Lucien Suel, poète debout

...

Ces derniers jours, je regardais et écoutais Lucien Suel lire ses poèmes sur le web, notamment AHA (Cheval23) et plusieurs autres que j’intègre à cette page (voir plus bas). Sans doute découvrira-t-on de plus en plus la poésie contemporaine de cette façon, en assistant à une lecture de l’auteur en ligne, - je pense ici à un précurseur de ces performances lors de lectures publiques, Ernst Jandl dont on peut découvrir plusieurs vidéos sur le web. La voix étant au cœur de l’expérience poétique, au-delà de l’espace silencieux, parfois mortuaire, de la page imprimée.

Le web rend facilement accessible la poésie sonore, expérimentale, et nous n’en sommes qu’aux prémices (le roman et de nouvelles formes narratives suivront). C’est ainsi que je comprends le titre donné par Lucien Suel à son anthologie de poèmes récemment parue : le poète debout parce que lisant son texte face à un auditoire, la poésie conçue comme un exercice physique, comme une expérience de la langue dans son oralité.

J’ai perçu cette dimension orale de la poésie de Lucien Suel en lisant d’abord seul plusieurs poèmes de Je suis debout, puis en tendant des pages d’un texte intitulé Devenir le poème à une personne chère qui s’est alors mise à lire à voix haute, et tout à coup le texte a pris une nouvelle vie, le mouvement du poème m’est apparu avec plus de force et de netteté, comme si la voix transmettait l’existence magnétique des mots écrits, leur nature essentiellement sonore avant d’être visuelle sur la page. Le poème est composé d’une suite d’actions qui mettent le lecteur en mouvement aux côtés de l’auteur, on est dehors, emporté par sa voix.

Je vis la quotidienneté en continu. Je suis debout, tenant dans mes mains levées l’écheveau du rêve et les fils du réel.

...

Je soulève un coin de la tapisserie pour révéler l’évidence : le monde est poème est monde, le poème est monde est poème.

...

C’est moi qui agis, qui fais, qui fabrique, qui pratique en fin de compte, en fin de cycle, dans le franchissement furtif.

Les poèmes de Lucien Suel nous présentent le devenir-poème de leur auteur, ils sont inséparables de cette "quotidienneté en continu". La voix qui lit le poème nous raconte une osmose entre celui qui écrit/dit et les mots écrits/dits, c’est de ce travail dont il est question dans Devenir le poème. Est-on dans le langage, on est aussi dehors, chaque mot nous raccordant à un élément du réel, chaque phrase nous ouvrant une dimension de la réalité. Il n’y a pas de séparation entre l’intérieur et l’extérieur ("le monde est vraiment un atelier"). Il faut lire ce texte qui sonne comme un manifeste de toute la poésie de Lucien Suel (j’y inclus la prose, de Mort d’un jardinier à Blanche étincelle) :

Il devint le poème, ayant parlé aux nuages et aux oiseaux, serré des arbres dans ses bras, réchauffé des pierres dans ses mains.

J’ai eu la chance d’entendre cette voix me lire Devenir le poème par une belle soirée d’été, fenêtre ouverte sur la ville. Chaque poème de Je suis debout évoque un mouvement et une métamorphose. Dans Les terrils, Suel s’ouvre à l’histoire de cette terre minière, il s’enfonce en elle, et les mots dans leur matérialité sonore nous mettent en relation avec ce qui est advenu réellement :

Dans le cœur du terril, tous les déchets se sont mélangés. Aux schistes écartés se sont mêlés les crachats, la sueur, l’urine et le sang des mineurs. On pourrait y faire comme dans un cimetière, des recherches pour identifier l’ADN. Dans le terril, le métissage est réel.

Même les poèmes plus oulipiens, plus formels du recueil ne rompent pas avec des sensations brutes, avec une expérience quotidienne de la matière, qu’elle soit organique ou inorganique. Pas de grands paysages chez Suel, mais des objets qui peuvent être des outils humains, des choses, des êtres. Le poète se sert des mots comme d’un matériau, il les triture, les découpe, les assemble, il est lui aussi à sa façon un ouvrier. Mais ici rien de gratuit, il ne s’agit pas de jouer avec les mots pareils à des symboles mathématiques (comme c’est trop souvent le cas avec l’Oulipo), mais au contraire de les rendre dans toute leur matérialité, c’est-à-dire dans le lien profond qu’ils entretiennent avec la matière.

La lecture debout que pratique régulièrement Lucien Suel prend alors un sens que je n’avais pas perçu avant de lire ce recueil et de le voir lire devant un public : rendre cette matérialité du langage poétique, faire percevoir au lecteur/auditeur que le langage est bel et bien un matériau dont chacun peut et doit s’emparer s’il veut lui aussi mieux connaître le monde et s’ouvrir à l’étrangeté des autres.

A lire également sur Oeuvres ouvertes :

Eszalo (Les Saules)

Une lecture de Théorie des orages

Garçons de l’éternité, par Jack Kerouac (traduction de Lucien Suel)

Sur le site de la web-association des auteurs :

Entretien avec Lucien Suel

Mise en ligne le 19 août 2014

© Laurent Margantin _ 31 juillet 2016

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