Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (7)

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Les chiens n’étaient pas dangereux en vérité, on ne les avait jamais vus agresser quelqu’un, mais leur présence inquiétante - ils circulaient toujours en bandes, excepté quelques rares animaux solitaires, en général plus vieux - faisait que les gens rentraient chez eux plus tôt et fermaient leurs volets avant qu’il fasse noir, les chiens pouvaient alors circuler comme ils voulaient et la mère les observait depuis sa chambre du premier étage qui donnait sur la rue, les maudissant, ouvrant subitement les volets pour pousser un cri qui les faisait détaler, mais ils revenaient toujours subrepticement à la faveur de la nuit, se glissant dans nos jardins, cherchant une fenêtre ou une porte ouverte, souvent en vain. La mère ne dormait pas, la mère restait postée devant la fenêtre aux volets entrouverts, dès qu’elle voyait un chien s’approcher de notre maison elle sautait de sa chaise, ouvrait les volets en les faisant claquer violemment contre le mur, se mettait à gueuler, à insulter les chiens qui retournaient dans les fourrés de l’autre côté de la rue, la mère les voyant partis venait dans ma chambre où je ne dormais pas non plus même si j’étais couché dans mon lit, elle me prenait par le bras et la voix tremblante me disait qu’elle avait vu à nouveau les deux dogues allemands de l’autre soir, tu sais les tout noirs, haletait-elle, j’essayais de calmer la mère en lui disant que je les avais vus dans la rue la veille en plein jour et qu’ils n’étaient pas dangereux, que je les avais même approchés et qu’ils n’avaient pas fui, comme s’ils avaient été à la recherche de leur maître, la mère m’écoutait à peine et continuait à me faire la liste des chiens qu’elle avait observés depuis le coucher du soleil, il y en a toujours plus, il y en a toujours plus ne cessait-elle de répéter, les yeux fiévreux, la bouche sèche dont je sentais l’horrible haleine dans l’obscurité. Puis elle retournait dans sa chambre se poster devant la fenêtre dont elle rabattait les volets en laissant juste une fente à travers laquelle elle pouvait observer les déplacements des bêtes, comme elle disait toujours, les bêtes sont là disait-elle chaque soir, ou bien les bêtes sont revenues (alors qu’elles n’étaient jamais parties), persuadée qu’elles étaient chaque nuit plus nombreuses, je l’entendais dans sa chambre car elle parlait toute seule, comptant les chiens à voix haute, m’annonçant leur race comme si j’avais été dans la même pièce, moi j’essayais de dormir, restais couché, mais entre les cris de la mère, son agitation continuelle et les jappements des chiens dans la rue, je n’arrivais pas à m’endormir et restais pendant des heures allongé à épier le moindre bruit dans la rue et dans la pièce à côté, consignant de manière inconsciente les faits et gestes de la mère, tentant même de prévoir ses prochains gestes, ses prochains cris, ses prochaines crises, ce que j’avais à vrai dire toujours fait à ses côtés, veillant non pas sur elle mais sur l’espèce de folie qui était la sienne.


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L’auteur

Première mise en ligne le 1er septembre 2014

© Laurent Margantin _ 21 mai 2016

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