Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (8)

...

Je l’entendais circuler dans la maison, elle était descendue vérifier que la porte d’entrée était bien fermée à clé (elle tournait plusieurs fois la clé dans un sens, rouvrait la porte, la claquait puis tournait la clé dans l’autre sens, faisant la même opération plusieurs fois de suite), allait et venait dans le couloir, ne bougeait plus pendant un moment puisque je n’entendais plus rien (et alors je supposais qu’elle avait posé une oreille contre la porte et tentait de percevoir si les chiens s’approchaient et éventuellement grattaient contre la porte, ce que confirmaient le lendemain matin des traces de griffe chaque jour plus nombreuses), recommençait à circuler dans la maison, cette fois-ci pour vérifier que chaque fenêtre du rez-de-chaussée était bien fermée, descendait à la cave pour aller rouvrir la porte qui donnait sur l’escalier menant au jardin puis la refermer, remontait, prenait l’escalier pour - ce que j’espérais - aller se coucher, mais non, elle allait vérifier les fenêtres des deux autres chambres, même celle de la chambre du père que nous n’avions pas ouverte depuis des années, or j’avais moi-même vérifié une à une les portes et les fenêtres de la maison (que nous laissions fermées de toute façon pendant la journée), elle m’avait entendu ouvrir et refermer chaque porte et fenêtre comme elle venait elle-même de le faire, ce qui ne l’avait pas empêchée, la nuit tombée, de vérifier si j’avais bien fermé les portes et fenêtres qui étaient déjà fermées, car elle ne me faisait jamais confiance, tu ne sais pas faire me disait-elle quand elle était de bonne humeur, ce qui était rare, puis, quelques heures plus tard, son angoisse étant devenue insoutenable, de vérifier une nouvelle fois, et plusieurs fois dans la même nuit, agitation continuelle de la mère qui m’empêchait de dormir et qui faisait que j’étais incapable de me lever le matin et que je traînais toute la journée dans les rues, trop fatigué pour entreprendre quoi que ce soit, attendant juste la prochaine nuit sans sommeil ou si peu, vers le matin, quand la mère était sortie, seul moment de répit.
Chaque nuit, je restais de longues heures allongé sur mon lit sans dormir, à force je pouvais prévoir chaque geste et chaque déplacement de la mère, tandis que les mouvements des chiens dehors étaient plus imprévisibles, allaient-ils passer par le jardin derrière la maison, descendre l’escalier qui menait à la porte de la cave devant laquelle nous trouvions chaque matin leurs merdes qu’il me fallait ramasser, allaient-ils gratter à la porte d’entrée, allaient-ils sauter et s’agripper aux rebords des fenêtres pour tenter d’ouvrir les volets, les chiens avaient faim, les chiens mouraient de faim d’où leurs jappements, leurs aboiements parfois qui étaient leur façon de réclamer leur pitance à ces hommes qu’ils savaient enfermés dans leurs maisons, ils buvaient dans les flaques d’eau mais que mangeaient-ils sinon les déchets des poubelles qu’ils renversaient, ce qui faisait sursauter la mère qui se jetait sur les volets qu’elle claquait à nouveau contre la façade de la maison en gueulant, débandade des chiens, oui tous ces chiens avaient faim et nous aurions pu les nourrir un peu, mais ils étaient trop nombreux à présent, ce n’était plus possible de nourrir toutes ces bêtes dont je devinais les mouvements dans la nuit sans bouger de mon lit, comme s’ils venaient vers moi dans la chambre, se glissaient jusqu’à mon lit pour mendier quelque chose à manger en léchant ma main.


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L’auteur

Première mise en ligne le 2 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 21 mai 2016

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