Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (10)

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Il arrivait parfois que je ne les entende pas entrer et qu’ouvrant les yeux je voie déjà le museau du doberman au-dessus de mon nez, et alors j’avais sa gueule face à moi pendant un court instant, instant rendu peut-être plus intense par le fait que j’avais eu les yeux clos pendant un bon moment : je pouvais discerner chacun de ses poils sombres et surtout un œil, un seul œil, celui qu’il penchait vers moi juste avant de me lécher la joue, un seul œil dans lequel je pouvais plonger mon regard un instant plus bref encore, découvrant alors dans la cornée un paysage et non le reflet de mon propre visage comme j’aurais pu m’y attendre, un paysage de plaine immense sous un ciel couvert, un paysage de plaine déserte que je survolais juste un instant qui me paraissait une éternité, la plaine s’étendant sur des centaines et des centaines de de kilomètres car je m’élevais à une vitesse fulgurante au-dessus du paysage, sentant tout à coup passer sur ma joue la langue râpeuse et humide du doberman dont l’œil s’était soudainement éloigné et avec lui le paysage juste entrevu, vite survolé.
Mais le plus souvent, c’était leur odeur qui m’annonçait leur présence dans la pièce, odeur d’animaux vivant dehors, couchant dans les champs et les forêts, habitués à se nourrir du peu qu’ils trouvaient, crapauds, rats ou mulots, à se baigner dans des eaux sales, sans doute dans celles du lac de l’autre côté de la forêt, les yeux fermés je cherchais cette odeur que j’allais bientôt retrouver au chenil après avoir attendu longtemps qu’à côté la mère se calme et s’assoupisse peut-être un peu (ce dont je doutais en vérité, son angoisse la tenant continuellement éveillée, elle devait plutôt sommeiller comme les bêtes vivant toujours dans la crainte d’un prédateur, si superficiellement qu’au moindre bruit ses griffes s’enfonçaient déjà dans le bois de sa chaise et que ses yeux étaient de nouveau ouverts, cherchant à repérer d’où provenait la menace), comme elle je guettais les yeux fermés, et sans l’angoisse car je savais que les chiens ne venaient pas pour me dévorer, mais seulement pour se rassembler autour de moi et se livrer à la curieuse cérémonie, leur odeur puissante d’animaux sauvages pénétrant d’un seul coup dans la chambre, ce qui me faisait ouvrir les yeux en même temps que le léger frottement de leurs pattes sur la moquette, ouïe et odorat me prévenant en même temps de leur arrivée, et les yeux désormais ouverts je pouvais en tournant ma tête distinguer chacune de leur silhouette autour de moi et chercher le doberman qui était toujours le premier à s’avancer vers moi pour me renifler le visage, avant que je puisse plonger mon regard dans l’un de ses yeux passant au-dessus de mon nez et survoler un bref instant les vastes plaines qui, disait-on désormais partout en ville, nous séparaient du pays des chiens.


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L’auteur

Première mise en ligne le 4 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 21 mai 2016

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