Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (11)

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Je les voyais sortir de l’ombre l’un après l’autre, chiens de grande taille pour la plupart qui n’avaient pas besoin de monter sur le lit pour pouvoir se pencher sur mon visage, il leur suffisait de le longer et de tendre la gueule vers moi qui restais allongé sans bouger craignant toujours de les effrayer si je faisais un geste, ils m’offraient alors un œil dans lequel je plongeais mon regard comme dans celui du doberman, sans que je puisse toutefois y retrouver le même paysage de plaines infinies, j’avais beau chercher dans les autres yeux des chiens réunis dans ma chambre jamais je ne retrouvais ce paysage, mais un monde sans images bien nettes où des corps semblaient se mêler, se battre parfois, visions trop brèves et fluctuantes pour que je puisse distinguer quoi que ce soit de précis, et ce n’était pas la pénombre qui m’empêchait de voir correctement car une lampe était allumée à côté de moi, non ce n’était pas la pénombre qui m’empêchait de retrouver le paysage de plaines infinies mais bien le fait que le doberman était le maître de cérémonie et que c’était uniquement dans son œil à lui que je pouvais reconnaître même très fugitivement le chemin qu’ils avaient dû parcourir pour venir jusqu’ici, jusqu’à mon lit où, dans l’obscurité, leurs yeux brillants me parlaient d’événements futurs dans lesquels je serai moi-même impliqué, ce qu’alors j’ignorais, ne comprenant pas le sens de cette cérémonie lors de laquelle, les uns après les autres, les chiens réunis dans ma chambre se penchaient sur mon visage pour en lécher une joue et puis repartaient dans la nuit en silence, disparaissaient jusqu’à la nuit suivante.
Je ne dormais pas, je ne dormais jamais quand ils étaient là, bougeant à peine la tête, concentré dans l’attente du moment où l’un d’entre eux pencherait sa gueule vers moi, je ne savais même pas combien ils étaient dans la chambre, je ne comptais pas, j’étais parfois tenté de bouger un peu un bras, de tendre ma main vers le dos de l’un d’entre eux pour simplement le toucher ou peut-être le caresser, mais au moindre geste que je faisais sous les draps ils s’écartaient brusquement et rejoignaient les autres ombres, je voyais des silhouettes bouger en silence dans la pièce, jamais ils ne gémissaient, jamais ils ne grognaient, veillant à ce que personne à part moi ne puisse déceler leur présence, oui, plusieurs fois j’essayais de bouger un bras, de sortir ma main de dessous les draps pour caresser l’un d’entre eux, mais toujours ils s’écartaient brusquement, fuyaient ma main, comme s’ils désiraient rester dans leur propre univers dont ils ne me donnaient à voir que ce que leurs yeux en délivraient. Je les entendais et les sentais entrer dans la chambre et, de la même manière, les yeux fermés, je les entendais et les sentais sortir de la chambre, combien étaient-ils chaque nuit je l’ignorais, mais mon ouïe et mon flair étaient assez fins pour que je reconnaisse le pas et l’odeur de chacun d’entre eux, odeur plus forte du doberman, sans doute parce qu’il devait se baigner plus souvent dans la vase du lac derrière la forêt, ou bien peut-être allait-il traîner dans les égouts, odeur si forte du doberman que je m’étonnais de ne pas voir surgir la mère qui savait aussi flairer la moindre odeur étrangère dans sa maison, oui, chaque chien qui me rendait visite au milieu de la nuit avait sa propre odeur, pensais-je ce premier jour en marchant vers le chenil, si bien que je n’étais pas surpris par la puanteur sur la colline, puanteur des chiens à n’en pas douter, mais puanteur différente car elle n’était plus cette odeur forte et animale qui envahissait ma chambre chaque nuit depuis plusieurs semaines, odeur d’animaux vivants, mais celle d’un charnier, d’une viande qu’on aurait laissée pourrir en plein champ, et je cherchais autour de moi dans les champs s’il y avait quelque part des charognes, en vain, déjà je sentais les chiens qui sortaient de la chambre les uns après les autres en silence, déjà j’entendais le frottement de leurs pattes sur la moquette puis le léger claquement de leurs griffes sur le parquet du couloir que la mère bizarrement n’entendait pas puisqu’elle restait dans sa chambre, l’eût-elle entendu elle aurait surgi comme un démon et se serait mise à hurler, complètement bouleversée que des chiens aient pu entrer dans sa maison malgré toutes les portes et les fenêtres fermées.



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L’auteur

Première mise en ligne le 5 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 2 juin 2016

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