Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (13)

...

Il y avait quelque chose d’étrange dans ce silence, dans cette absence de la mère pendant que les chiens étaient dans ma chambre en pleine nuit, comme si, en vérité, malgré la peur qui était la sienne, elle avait choisi — c’était en effet l’explication que j’avais fini par trouver à force de m’interroger à ce sujet — de ne rien entendre, de ne rien sentir et de ne rien voir à cette heure précise de la nuit. Elle restait à côté, étrangement silencieuse, après avoir été hystérique pendant toute la soirée et une bonne partie de la nuit, sautant de sa chaise et faisant claquer les volets dès qu’elle voyait une ombre bouger dans la rue, elle avait fini par se calmer un peu, et, comme j’avais pu le constater avant la venue des chiens en me faufilant jusqu’à sa chambre dont la porte était entrebâillée, elle était restée aux aguets pendant plusieurs heures, puis, une fois les chiens autour de mon lit, je n’avais plus rien entendu, ni ses pas, ni sa voix, ce qui m’avait intrigué bien sûr, était-elle simplement épuisée, avait-elle finalement renoncé à empêcher les chiens d’entrer ou bien — c’était une idée qui occupait mon esprit de plus en plus souvent — avait-elle en vérité souhaité que les chiens viennent me rejoindre, avait-elle même cherché à les attirer vers notre maison en faisant tout ce bruit au milieu de la nuit, n’était-elle pas complice de ces bêtes qui rôdaient et qui, attirées par le bruit, avaient peut-être vu dans cette vieille folle une alliée, femme assez faible et assez vulnérable pour avoir besoin de leur soutien, de leur protection, les chiens ne venaient-ils pas jusqu’à mon lit nuit après nuit appelés par la mère, n’était-ce pas elle qui avait tout arrangé, la venue des chiens dans ma chambre, la convocation au Conseil suite à laquelle j’avais été nommé au chenil, n’était-ce pas en vérité la mère qui avait manigancé tout cela, n’était-ce pas à cause d’elle que j’avais fini au chenil, ce dont elle se réjouissait visiblement la veille du premier jour lorsque, assise dans la cuisine, elle ne cessait de reprendre à voix basse la petite chanson forestière qui m’était restée dans la tête au point que je la chantais moi-même le lendemain sur le chemin du chenil, n’était-ce donc pas la mère qui, encore une fois, avait bousillé ma vie ? Chaque soir, elle continuait à descendre et remonter les escaliers en gémissant, en pleurnichant, en se plaignant que ses jambes, que son dos, que ses bras lui faisaient mal, j’avais pourtant déjà vérifié que les portes et les fenêtres étaient bien fermées mais elle ne pouvait s’empêcher d’aller contrôler qu’elles étaient effectivement bien fermées, se plaignant également, tandis qu’elle descendait et remontait les escaliers, de ma nullité absolue pour tout ce qui était les choses pratiques, tu as toujours été nul pour les choses pratiques, répétait-elle des dizaines de fois en descendant et en remontant les marches de la cave jusqu’au premier étage de la maison, tu n’as jamais su faire quoi que ce soit de tes dix doigts et tu ne sauras jamais, tu es exactement comme ton père, et c’est d’ailleurs à cause de lui que nous en sommes là, assiégés par tous ces chiens, elle n’arrêtait pas de répéter ces phrases sur un ton toujours plus énervé en descendant puis en remontant les escaliers, soufflant, crachant à chaque marche, ces phrases elle les répétait avec toujours plus de hargne, avec toujours plus de colère, car son dos, ses jambes et ses bras lui faisaient mal, ce qui la rendait toujours plus irritable tandis qu’elle circulait dans la maison et faisait l’effort de descendre et de remonter les mêmes marches plusieurs fois dans la soirée, mais ses gémissements et ses plaintes ne me trompaient plus désormais, et étendu dans mon lit j’essayais d’entendre si la mère au lieu d’ouvrir puis de refermer les verrous de la porte d’entrée et de celle de la cave ne faisait pas qu’ouvrir le verrou sans le refermer afin que les chiens puissent entrer dans la maison et monter jusqu’à ma chambre, oui, j’avais de bonnes raisons de croire qu’en vérité la mère avait tout manigancé, de la venue des chiens dans ma chambre en pleine nuit plusieurs semaines avant ma convocation au Conseil jusqu’à cette même convocation au Conseil où je dus me rendre pour y apprendre que j’étais nommé au chenil.



Page suivante
Lire depuis le début
Lire la présentation.
Lire le récit dans la webliothèque
L’auteur

Première mise en ligne le 8 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 2 juin 2016

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)