Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (14)

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Je l’entendais descendre une dernière fois vérifier que les verrous étaient fermés avant que les chiens ne pénètrent dans ma chambre, j’étais allongé dans mon lit les yeux fermés mais toujours éveillé et je l’écoutais, ou plutôt non je la voyais descendre les escaliers car cette fois elle veillait à ne pas faire de bruit et hormis le léger craquement du parquet dans le couloir du premier étage rien ne signalait son passage, même pas les jurons et les plaintes habituels, non cette fois elle marchait sur la pointe des pieds, elle était même déchaussée, et elle descendait les escaliers marche après marche veillant à ne pas me réveiller (croyant que je dormais alors que je ne dormais pas, occupée à l’observer de l’autre côté du mur), ne se tenant même pas à la rampe qui tremblait au moindre contact et émettait un bruit sourd dans toute la maison, puis arrivée face à la porte d’entrée elle tournait tout doucement le verrou dans un sens pour l’ouvrir et ne le refermait pas, oui, je peux le jurer, elle ne le refermait pas, laissant ainsi la porte ouverte pour les chiens, les invitant à venir se rassembler chaque nuit autour de mon lit pour qu’ensuite, chacun à leur tour, ils viennent me renifler, me lécher une joue de leur longue langue râpeuse et humide et surtout emplir ma chambre de leur odeur toujours plus pestilentielle, oui, c’était bien la mère qui faisait ça chaque nuit, qui descendait les escaliers une dernière fois croyant que je dormais pour aller ouvrir le verrou de la porte d’entrée (ou de la cave, car il arrivait que, craignant sans doute que je descende à la cuisine et me rende compte que la serrure de la porte d’entrée était restée ouverte, ce soit la porte de la cave qu’elle laisse ouverte, ou bien pensait-elle que les chiens entreraient plus facilement par le jardin ?), c’était bien elle qui descendait puis qui remontait s’asseoir à la fenêtre de sa chambre pour guetter la venue des chiens, alors elle restait silencieuse, alors elle les entendait et surtout elle les sentait, ils étaient là chez son fils, l’initiant à cette cérémonie ignoble qu’il me fallait supporter à cause d’elle, seulement à cause d’elle, je l’avais bien compris longtemps avant de devoir aller au chenil, à cause d’elle qui avait tout manigancé depuis le début.
Étendu dans mon lit de l’autre côté de la cloison, il m’était en effet facile de la voir, je vivais avec elle depuis tant d’années que je pouvais me figurer chacun de ses gestes à partir d’un seul bruit qu’elle faisait en se déplaçant, aussi infime soit-il, mais surtout il y avait un changement quasi imperceptible dans l’atmosphère de la maison grâce auquel je pouvais deviner à quel endroit elle se trouvait, et même immobile, à partir de la moindre chose que j’entendais ou plutôt sentais depuis la pièce où je me trouvais, je pouvais voir ce qu’elle était en train de faire, il m’arrivait ainsi de descendre à la cave en sachant d’avance qu’elle s’y trouvait et ce qu’elle y faisait, même si, je ne sais pour quelles raisons, elle avait veillé à ne pas attirer mon attention, je la surprenais alors, ce qui l’irritait beaucoup et la mettait en rage normalement, si bien que ces nuits où les chiens venaient me rendre visite il me suffisait d’entendre la mère faire craquer une seule fois une des lattes du plancher pour que je la voie descendre les escaliers et s’approcher avec une infinie précaution du verrou qu’elle tournait dans un sens pour l’ouvrir sans le refermer, afin de laisser la maison ouverte pour les chiens qui n’allaient pas tarder à venir, et en effet les chiens arrivaient aussitôt, je les entendais monter les escaliers quelques instants après la mère, comme s’ils l’avaient suivie en vérité, comme s’ils lui avaient obéi, toute cette scène abjecte, je la voyais chaque soir et cette vision nouvelle - que je n’avais pas eue les premières nuits où les chiens étaient venus - donnait désormais un tout autre sens à la cérémonie qui suivait. Je voyais la mère ouvrir la porte dans le noir et les chiens entraient les uns après les autres, s’asseyaient autour du lit la tête dressée leurs yeux brillants fixés sur moi, désormais ce n’était plus des silhouettes dans l’obscurité de la chambre je pouvais voir la gueule de chacun d’entre eux, comme toujours le doberman avec son corps massif était le premier à s’approcher de moi, il tendait son museau mais sans que je puisse voir un de ses yeux et y plonger mon regard car à quelques centimètres de mon visage il ouvrait la gueule et je ne voyais plus que ses crocs sales et jaunis sans doute d’avoir rongé toutes sortes de déchets pour survivre, je voyais aussi sa langue énorme s’approcher de ma joue, et quand je redressais un peu la tête pour essayer de voir un œil le museau se dressait aussi pour m’empêcher d’y accéder, sa gueule devant moi comme une montagne. Soudain la cérémonie avait perdu tout son sens, les uns après les autres les chiens venaient désormais me montrer leurs crocs et me donnaient à respirer leur horrible haleine en plus de la puanteur de leurs poils huilés par quelque charogne sur laquelle ils s’étaient frottés le dos avec jouissance, je remarquais comment les chiens étaient devenus plus sauvages, certains d’entre eux n’hésitant plus à me pincer le nez ou le menton de leurs crocs, voire à s’en saisir un court instant pour me rejeter sur mon matelas, ce n’était plus la cérémonie d’avant, celle pendant laquelle les chiens me permettaient de plonger mon regard dans l’un de leurs yeux pour y entrevoir ne serait-ce qu’une seconde les vastes étendues qu’ils avaient dû traverser pour venir jusqu’ici, ce qu’ils me dévoilaient à présent c’était tout à fait autre chose que je ne pouvais pas reconnaître alors mais que je reconnus le premier jour où je marchais sur la colline au milieu des arbres, ce que me dévoilaient leurs crocs sales et jaunis, leur horrible haleine et la puanteur de leurs poils c’était, juste là devant moi, au milieu de la forêt, le chenil.



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L’auteur

Première mise en ligne le 9 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 2 juin 2016

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