Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (15)

...

Quand je me levais après n’avoir pas fermé l’œil de la nuit je trouvais la mère encore en robe de chambre assise à la table de la cuisine, chaque matin elle s’asseyait à la même place à côté du frigidaire et consignait dans un cahier tout ce qu’elle avait observé pendant la nuit, le moindre mouvement, la moindre silhouette, elle faisait une liste de tous les chiens qu’elle avait pu reconnaître sa main gauche tremblotant pendant que l’autre griffonnait sur le papier des mots illisibles qu’elle marmonnait de sa petite voix aigüe, trois bergers allemands cing labradors et les deux dogues allemands sont revenus marmonnait-elle ce matin-là alors que j’étais à côté d’elle en train de préparer du café, mais elle ne remarquait même pas ma présence totalement concentrée sur cet exercice qui lui coûtait car elle n’avait pas l’habitude d’écrire, puis quand elle avait fini elle relisait l’ensemble à voix basse, complétait et ajoutait la date dans la marge avant d’aller ranger le cahier dans un tiroir du buffet au salon dans lequel il y avait déjà plusieurs cahiers aux pages couvertes de son écriture illisible, cahiers qu’elle ne relisait jamais, alors à quoi bon notait-elle je n’ai jamais su, peut-être pour se calmer un peu après la longue nuit à surveiller ce qui se passait dans la rue, sans doute cherchait-elle à confirmer ce qu’elle répétait chaque jour : ils sont toujours plus nombreux, ils sont toujours plus nombreux, exercice d’écriture qui ne la calmait pas en vérité mais augmentait son angoisse, la rendait chaque jour un peu plus irritable et plus folle, et la vie avec elle toujours plus terrible, toujours plus insupportable.
J’étais juste derrière elle quand elle griffonnait dans son cahier en marmonnant, je savais qu’après une nuit sans sommeil cette séance quotidienne qui ne durait pas plus d’un quart d’heure allait l’angoisser et l’énerver un peu plus car elle devait se remémorer chacune des apparitions des chiens dans la rue et dans son jardin, je voyais sa main gauche trembloter pendant que la droite griffonnait en tremblotant également ce qui rendait son écriture complètement illisible, ses doigts étaient si serrés à l’extrême pointe de son stylo qu’il semblait qu’elle griffonnait non qu’elle griffait le papier avec l’ongle de son index, si bien que souvent le papier se déchirait, je l’entendais respirer, souffler pour tenter de se libérer de l’angoisse qui augmentait en elle lorsqu’elle écrivait, si je l’avais juste effleurée je crois qu’elle aurait explosé et proféré une nouvelle fois les pires insanités sur moi, il suffisait pour cela que je lui touche à peine le bras ce que je ne faisais jamais encore moins le cou ou la joue ce qui aurait provoqué chez elle une fureur extrême, j’étais derrière elle mais je me tenais à bonne distance, au moins un mètre, j’entendais son ongle gratter et déchirer le papier, elle était tellement penchée sur ce qu’elle écrivait qu’elle ne pouvait voir rien d’autre que son ongle devant son nez et la page qu’elle couvrait de son écriture de folle, puis d’un coup elle se levait, jetait la chaise en arrière, passait devant moi en me poussant du coude et allait ranger le cahier aux pages déchirées dans le tiroir du buffet au salon, et revenue dans la cuisine commençait sa journée en me foudroyant du regard parce que j’étais dans la même pièce qu’elle et en m’insultant.



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L’auteur

Première mise en ligne le 10 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 2 juin 2016

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