Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (16)

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Qu’est-ce qui me poussait à descendre chaque matin dans la cuisine où je savais que je trouverai la mère en train de consigner tous les chiens qu’elle avait vus pendant la nuit, qu’est-ce qui me poussait à rester derrière elle (à bonne distance cependant, craignant ses accès de rage) tandis qu’elle griffait et déchirait une page de son cahier, pourquoi venais-je chaque matin dans la cuisine sachant qu’après cela elle allait une nouvelle fois m’insulter ? Elle faisait ce curieux geste en revenant dans la cuisine après avoir rangé son cahier aux pages lacérés dans le buffet du salon : celui de se passer la main droite sur le visage comme pour chasser un mauvais rêve, et puis tout à coup — alors que j’avais été invisible pour elle tout le temps qu’elle avait griffonné griffé son cahier — elle me voyait, prenait soudainement conscience de ma présence qui lui était insupportable, tout son corps se tendait, livré à une fureur inconnue, déjà elle ne se contrôlait plus et s’avançait vers moi qui reculais vers la porte dont je tenais la poignée sans l’ouvrir, bien décidé à affronter la mère. Elle était là face à moi, à un mètre à peine, ses yeux étaient pleins de fureur et ses lèvres tremblaient, elle aurait voulu me frapper et se maîtrisait difficilement, au lieu de ça elle déversait toute sa rage dans des propos haineux sur ma prétendue nullité (c’était le mot qui revenait toujours, et jamais assez fort puisqu’elle y ajoutait normalement un adjectif, disant nullité absolue ou nullité totale — il y avait des variations), se plaignant chaque matin que j’avais laissé une porte ouverte, en général c’était la porte de la cave, par laquelle les chiens étaient entrés dans la maison où ils avaient laissé des traces de leur passage, et pour me signaler ces traces elle se mettait à renifler en l’air en hurlant que ça puait les bêtes partout dans la maison et particulièrement dans ma chambre où elle s’était soi-disant déjà rendue pendant que je faisais ma toilette, elle sortait parfois une touffe de poils de la poche de son tablier délavé en me la mettant sous le nez comme si elle avait voulu que je les renifle pour reconnaître la race du ou des chiens qui les avaient perdus, sens-moi ça hurlait-elle hystérique, allez, sens-moi ça, tu sens le chien, hein, tu sens ? puis comme je relevais le buste et la tête elle se dressait sur la pointe des pieds pour essayer de me mettre malgré tout la touffe de poils sous le nez, sans succès car j’étais beaucoup plus grand qu’elle (mon colosse m’appelait la mère quand elle voulait être gentille avec moi, ce qui était rare), ce qui l’énervait un petit peu plus, ce qui l’énervait tellement qu’elle commençait à hurler encore plus fort en me retenant par la manche, me reprochant de ne pas m’occuper de la terrible menace qui pesait désormais sur la ville et en particulier sur notre maison : tu ne fais rien contre les chiens, tu ne vois pas qu’ils sont toujours plus nombreux et agressifs, au lieu de ça tu les laisses rentrer dans la maison, je t’entends la nuit, tu descends leur ouvrir et les accueilles dans ta chambre, tu parles avec eux, hein, tu les écoutes, que te disent-ils ? Rien ne pouvait plus la stopper à présent, j’étais celui qui, par sa simple présence, excitait sa rage et sa folie, je ne pouvais qu’attendre qu’elle se calme un peu, qu’elle s’assoie dans un coin de la cuisine, épuisée par cette première diatribe matinale, j’attendais debout près de la porte, j’avais l’habitude après toutes ces années, je la laissais hurler pendant que je m’enfonçais tout doucement dans mon profond silence, loin, si loin de la mère que je finissais par ne plus l’entendre. Je sentais bien que mon silence et mon repli l’irritaient encore davantage, mais je savais qu’elle finissait par s’épuiser au bout d’un quart d’heure, à vrai dire elle m’injuriait et me hurlait dessus le même temps qu’elle passait à consigner dans son cahier les chiens qu’elle avait pu observer pendant la nuit, elle mettait autant d’énergie, autant de folie à griffer déchirer les pages de son cahier en les couvrant de son écriture illisible qu’à me couvrir moi de ses injures et de ses attaques, tendant vers moi ses ongles comme si elle avait voulu me déchirer la chair du visage après avoir déchiré les pages du cahier, elle me fixait droit dans les yeux (même si je baissais vite les miens, préférant jouer la soumission dans l’espoir de la calmer, alors que je savais en vérité que ma soumission allait l’irriter encore davantage) comme elle avait fixé le bout de son stylo — sa griffe — sur le papier pendant un bon quart d’heure, à présent c’était sur moi qu’elle griffait, sur ma chair, sur mon visage qu’elle fixait, c’était ma chair et mon visage qu’elle lacérait avec ses yeux brillants et hystériques, peut-être avait-elle fixé les chiens dans la rue de la même manière, perdue dans l’obscurité de sa chambre, peut-être avait-elle appris d’eux cette façon de diriger sauvagement, brutalement le regard vers un seul point, ou bien était-ce les chiens qui l’avaient appris d’elle, m’étais-je demandé en observant les chiens rassemblés autour de mon lit, peut-être les chiens étaient-ils les messagers de la mère, me disais-je à présent en la regardant s’avancer vers moi avec ses yeux furieux et destructeurs, en la regardant s’exténuer à force de m’injurier et de me menacer, je fixais la mère à mon tour ou plutôt je sentais la mère, toute sa violence venue de la forêt et des plaines, oui, c’était bien cela, la mère avait fait pénétrer les chiens dans la maison et avec elle toute la sauvagerie du monde, j’en étais désormais convaincu et conscient de ne pouvoir rien faire contre elle, d’être condamné à devoir la subir, la supporter, ici dans la maison et plus tard au chenil.



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L’auteur

Première mise en ligne le 11 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 2 juin 2016

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