Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (18)

...

De nuit comme de jour, je cherchais un moment où la mère n’était pas là, où elle disparaissait de ma vie, depuis des années je cherchais ce moment sans jamais le trouver, la mère était toujours là, la mère ne disparaissait jamais, elle était dans la cuisine quand j’y étais et regardait tout ce que je faisais prête à bondir, elle était dans sa chambre quand j’étais dans la mienne et elle écoutait ce que je faisais de l’autre côté de la cloison, capable de faire irruption à n’importe quel moment en hurlant, la mère était toujours là, même quand elle était absente. Elle finissait par se lever de sa chaise et par quitter la cuisine, déjà remise (car ses moments de faiblesse ne duraient que quelques minutes, et il me semblait même qu’elle en sortait renforcée, prête à de nouveaux combats), elle mettait une veste accrochée dans le couloir, prenait un de ses sales paniers (si vieux qu’ils étaient troués à plusieurs endroits), et sans rien me dire elle sortait, je savais qu’elle partait en ville faire quelques courses mais je savais aussi qu’elle ne quittait jamais vraiment la maison, qu’elle était encore là, derrière un mur à écouter ce que je faisais, et même en moi à espionner ce que je pensais, se méfiant plus de moi que des chiens dont elle disait avoir peur alors qu’elle ne cessait de les dresser contre moi.
Quand la mère était partie, je remontais dans ma chambre et je me recouchais pour réfléchir. Généralement (mais c’était avant d’aller travailler au chenil), je réfléchissais profondément endormi, il me suffisait de m’allonger pour qu’après une nuit sans sommeil occupé par la mère et par les chiens le sommeil vienne vite et je pouvais donc réfléchir tranquillement alors que dehors il faisait jour et qu’on circulait dans la rue, mais déjà je ne voyais plus la lumière du dehors ni les passants, non, je réfléchissais, je me repassais certaines choses qu’on m’avait racontées la veille par exemple, je voyais Ivan chaque jour en fin d’après-midi et il me racontait sa journée au cimetière mais aussi ce que ses collègues lui avaient raconté et qui concernait toujours les chiens car tout le monde (Ivan également) ne s’intéressait qu’à ce qui se passait en ville depuis quelques mois, qu’à cette présence des chiens dans les rues en plein jour désormais, courant sur les trottoirs, sautant sur les passants non pas pour les agresser mais pour jouer, ce qui évidemment les effrayait (certains étaient même renversés sous le poids des animaux assez grands pour la plupart), les collègues d’Ivan ne lui parlaient que de ça, de cette présence des chiens partout dans la ville, dans tous les quartiers, Ivan lui-même avait constaté qu’ils ne se cachaient plus pendant la journée dans les bois alentour, attendant le crépuscule pour sortir, non, les chiens circulaient désormais en plein jour dans les rues, et Ivan comme ses collègues avait observé qu’ils étaient chaque jour plus nombreux, ce que la mère répétait de manière obsessionnelle était peut-être donc vrai, alors. Ivan ne me parlait plus que de ça, j’entendais sa voix pendant que je dormais, réfléchissant à tout ce qui se passait dans la ville depuis quelques mois, il ne me parlait plus que de ces bandes de chiens (dans les journaux on disait meutes ou hordes, histoire de faire peur à la population) qui déboulaient tout à coup dans une rue, couraient sur les trottoirs les uns derrière les autres, bousculant renversant piétinant les gens (disait-on dans les journaux), rentrant dans les commerces de préférence les charcuteries pour y chiper un bout de viande (mais comment faisaient-ils, passaient-ils de l’autre côté du comptoir, sautaient-ils si haut, ça Ivan ne pouvait me le raconter faute de l’avoir vu), Ivan ne cessait de me raconter ce que ses propres collègues du cimetière lui avaient raconté (qui eux-mêmes n’avaient peut-être rien vu de leurs propres yeux, mais simplement lu dans les journaux), des chiens maigres disaient les collègues disait Ivan disaient peut-être les journaux, des chiens affamés répétaient-ils tous conscients de la peur que ce mot éveillait effrayés eux-mêmes, oui ils sont maigres et affamés répétait Ivan qui en avait vu tout de même quelques-uns circuler en pleine journée dans les rues de la ville, car ils pouvaient débouler partout, de préférence dans les rues commerçantes (où à vrai dire les rayons de nombreuses boutiques étaient pauvrement achalandés), ce spectacle est pénible à voir ajoutait Ivan plaignant curieusement les chiens (sans doute était-il le seul), on voudrait leur donner quelque chose mais on s’en sort déjà à peine ajoutait-il comme pour se faire pardonner (par qui ?), j’entendais sa voix qui ne cessait de me raconter ces histoires de chiens déboulant un peu partout dans la ville, j’entendais sa voix et celles des autres mêlées à la sienne, dormant j’essayais d’ordonner d’analyser tous ces échos essayant de comprendre ce qui se passait dans la ville et surtout de sortir du délire de la mère dans lequel j’étais plongé bien malgré moi, oui que faisaient-ils donc tous ces clebs (comme on disait au chenil) dans notre ville, d’où venaient-ils exactement, comptaient-ils rester, en viendrait-ils d’autres et qu’allait-on faire contre eux ?



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L’auteur

Première mise en ligne le 13 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 2 juin 2016

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