Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (19)

...

En vérité c’est moi qui questionnais Ivan à propos des chiens, lui ne me parlait pas automatiquement des chiens qu’il avait vus en ville quand nous nous retrouvions en fin d’après-midi pas loin de chez moi, à ce banc du square derrière l’arrêt de bus, lui me parlait d’abord de sa journée au cimetière avec les autres croque-morts (c’est comme ça qu’il disait), me faisant la liste des nettoyages (c’est le terme qu’il employait quand il évoquait les tombes qu’il fallait vider de leur cercueil et nettoyer parce qu’une concession était arrivée à son terme), puis à mon grand agacement car je voulais le questionner sur les chiens il me détaillait la durée des concessions et selon la durée de chacune d’entre elles l’état des corps dans chacun des cercueils, ce sujet visiblement le passionnait et comme cela ne faisait pas longtemps qu’il travaillait au cimetière il découvrait toutes ces questions aux côtés de ses collègues qui pour la plupart étaient employés là depuis des années et nettoyaient les tombes comme ils nettoyaient leur frigidaire (disait Ivan), enfin il se taisait ayant fini son bilan de la journée et alors je pouvais lui demander s’il avait vu des chiens, et comme il traversait chaque jour plusieurs quartiers de la ville pour se rendre dans l’est il me racontait dans le détail le nombre de chiens qu’il avait vus et leur race, comment ces chiens se déplaçaient toujours en bandes, chaque jour plus audacieux, n’hésitant plus à rentrer dans les maisons en pleine journée pour aller y voler de quoi manger, Ivan ne cessait de plaindre ces chiens sans se poser trop de questions sur leur présence, comme s’ils avaient été toujours là, comme s’ils devaient rester, je l’écoutais chaque jour attentivement faisant moi aussi une espèce de liste des chiens qu’il avait pu observer, bizarrement les chiens les plus grands comme les dobermans et les dogues allemands que la mère et moi nous voyions chaque nuit n’apparaissaient pas en plein jour, c’était plutôt des chiens de taille moyenne qui couraient dans les rues, mais toujours des chiens de race, épagneuls, boxers, lévriers, et même des plus petits, teckels, caniches par exemple, semble-t-il les plus audacieux, n’hésitant pas à se faufiler un peu partout à la recherche de nourriture, car toutes ces bêtes étaient affamées disait Ivan et certaines (mais ça il l’avait sans doute lu dans les journaux ou bien appris de la bouche de ses collègues qui l’avaient eux-mêmes lu dans les journaux) étaient agressives. Une fois lancé sur la question des chiens, Ivan ne s’arrêtait plus, il oubliait son cimetière et tous les nettoyages de tombes de sa journée, il pouvait me dire le nombre de chiens qu’il avait vus en mentionnant ceux qu’il avait déjà vus les jours précédents, il me racontait que les gens étaient de plus en plus irrités et les vieux effrayés par cette présence envahissante des chiens dans les rues, que nombre d’entre eux n’osaient plus sortir de peur d’être renversés, alors comment se faisait-il que la mère si craintive et si angoissée continuait à aller en ville comme elle l’avait toujours fait, comment se faisait-il qu’elle y allait visiblement avec plaisir et sans aucune appréhension, prenant son panier troué avec elle comme si elle partait au marché, alors qu’elle ne pouvait ignorer la présence des chiens partout dans les rues depuis plusieurs semaines en plein jour, présence qu’elle redoutait tellement lorsque la nuit venait, j’écoutais Ivan me parler des chiens qui couraient sur les trottoirs et je me représentais la mère au milieu d’eux, la mère allait-elle justement en ville pour pouvoir les observer, les compter, continuer sa liste (et effectivement je me souvenais à présent qu’en rentrant elle reprenait son cahier et y notait griffait à nouveau assise à la table de la cuisine), je questionnais Ivan à ce sujet mais il n’avait pas vu la mère, Ivan que la présence des chiens dans les rues attristait car il ressentait de la pitié pour ces pauvres bêtes, s’étonnait de l’absence de mesures des autorités contre cette invasion, oui, c’est le mot que les journaux employait invasion, c’est les mots que tout le monde répétait invasion de chiens, les passants se plaignaient évidemment et s’étonnaient que rien ne soit fait contre cette invasion, combien de temps cela allait-il durer avant que les autorités fassent quelque chose, se demandaient les gens dans la rue me racontait Ivan, qui ajoutait que les gens parlaient d’agressions de la part de certaines bêtes affamées devenues agressives et attaquant des passants, ça Ivan avait dû le lire dans les journaux car je ne le voyais pas parler avec les gens dans la rue, mais avait-il vu de telles agressions lui demandais-je, et il me répondait que non, mais que tout le monde en parlait, qu’à chaque fois que surgissaient des chiens dans un quartier les passants craignaient désormais d’être attaqués et se réfugiaient chez eux ou dans des commerces, tout le monde a peur des chiens, disait Ivan, qui lui continuait à les plaindre, ce qui m’agaçait car à l’écouter je ne pouvais m’empêcher de maudire ces bêtes.



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L’auteur

Première mise en ligne le 15 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 2 juin 2016

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