Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (20)

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Pendant qu’Ivan parlait je le regardais, m’étonnant toujours de sa si petite taille et de sa pâleur, tandis que j’étais moi brun et assez grand, et m’interrogeais sur cette amitié entre nous, entre deux personnes aussi différentes l’une de l’autre, lui plutôt nerveux et volubile alors que j’étais moi plutôt placide et silencieux, n’aimant guère parler, préférant écouter et laisser parler, préférant écouter Ivan et le laisser parler pendant des heures, surtout quand il était question des chiens, endormi je m’interrogeais sur cette singulière amitié entre nous qui étions si différents l’un de l’autre, au fond si étrangers l’un à l’autre, car pendant qu’il parlait je l’écoutais certes, mais jamais me semblait-il je n’arrivais à distinguer qui il était réellement, ce n’était pas faute d’avoir essayé en me concentrant sur les expressions de son visage, sur sa voix aigüe et sur ce qu’elle disait, passant des heures endormi à me repasser ces images de lui et tout ce qu’il m’avait dit, mais jamais, jamais je n’avais pu me dire que je connaissais Ivan, et sans savoir si Ivan s’était interrogé également à mon sujet et avait fait le même constat (nous n’en avions jamais parlé évidemment, car même entre amis on ne parle jamais de l’essentiel, on reste à la surface par crainte sans doute de vexer l’autre), je me disais qu’Ivan ne me connaissait pas non plus, que mon silence devait faire de moi quelqu’un de totalement impénétrable (j’avais déjà remarqué que des types comme moi qui ne parlaient pas avaient toujours quelque chose d’un peu angoissant pour des types comme lui si bavards) et que nous resterions toujours absolument étrangers l’un à l’autre malgré nos rencontres quotidiennes. Mais endormi je ne faisais pas que réfléchir à ma singulière amitié avec Ivan (nous nous connaissions depuis l’enfance, nous avions été à l’école ensemble, pendant des années il était passé me chercher chez moi chaque matin, lui me parlant pendant tout le chemin et moi l’écoutant attentivement, rien n’avait changé depuis sauf que nous n’allions plus ensemble à l’école, nous retrouvant chaque jour pas loin de chez moi sur ce banc du square derrière l’arrêt de bus, lui parlant toujours, moi l’écoutant avec la même attention que jadis), je ne faisais pas que l’écouter et observer les expressions de son visage pendant qu’il parlait, non, j’avais pris l’habitude depuis quelques temps de le flairer, c’est bien ça, je le flairais, discrètement certes, quand il détournait son regard de mon propre visage je tendais mon nez vers lui et le reniflais un bref instant, ce que je n’avais jamais fait auparavant, sans me questionner à ce sujet, geste instinctif qui m’était venu sans que je m’en aperçoive au début, puis je m’en étais rendu compte et m’étais alors demandé pourquoi je le flairais moi qui ne l’avais jamais flairé auparavant (ni personne d’autre ailleurs, ou alors sans que j’en sois conscient : en effet il ne faut pas écarter l’hypothèse que j’avais toujours flairé les gens autour de moi, mais que c’était tellement naturel que je ne m’en étais jamais rendu compte), or à cette époque je n’avais pas encore commencé à travailler au chenil, et ce qui devait m’obséder par la suite — le fait que je sentais ou plutôt que je puais, que tous mes vêtements et surtout tout mon corps sentaient et puaient, malgré tous mes efforts pour me débarrasser de cette odeur de charogne en me lavant dès mon retour à la maison et en me savonnant plusieurs fois la peau et en lavant plusieurs fois les mêmes vêtements —, cette puanteur de tout mon être ne m’occupait pas encore, je n’avais pas encore pris cette sale habitude de me flairer moi-même puis du même coup de flairer tout ce qui se trouvait autour de moi, par exemple une odeur que le vent ramenait jusqu’à mes narines, et donc déjà bien avant d’aller au chenil je me rendais compte — endormi, réfléchissant, me repassant certains moments des jours précédents dans ma tête — que je flairais Ivan, que je cherchais à identifier son odeur, ce que je n’avais jamais fait, ou plutôt — hypothèse à ne pas écarter — ce que j’avais peut-être déjà fait auparavant sans jamais m’en rendre compte. Mais j’avais beau flairer Ivan je ne reconnaissais aucune odeur que j’aurais pu associer avec des corps en décomposition ou avec la mort, Ivan sentait la pierre tombale et la poussière, une odeur qui me rappelait celle du béton armé dans ces maisons ou immeubles qu’on vient de construire, odeur froide alors que je m’étais attendu à l’odeur chaude de la charogne, je humais cette odeur discrètement quand Ivan détournait le regard, non sans un certain plaisir parce qu’elle avait quelque chose d’apaisant, restant toujours la même tandis que celle des corps morts et pourrissant changeait, devenait plus forte et insupportable, je reniflais subrepticement (et les yeux clos car j’étais endormi) l’odeur d’Ivan qui passait désormais toutes ses journées au cimetière en tentant de m’en imprégner et en me disant que c’était donc cela, l’odeur du cimetière, celle des pierres tombales qui enfermaient les corps décomposés sous la terre et empêchaient leur puanteur de se répandre à l’extérieur, sans savoir que moi j’allais devoir supporter la puanteur des chiens en plein air quelques semaines plus tard.



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L’auteur

Première mise en ligne le 16 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 2 juin 2016

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