Œuvres ouvertes

Eduardo Mosches, entre la mémoire et le quotidien

Une poésie qui reconnaît l’impuissance de la parole, tout autant que l’impossibilité de se taire

Eduardo Mosches enchevêtre habilement mémoire personnelle et histoire, tresse des souvenirs personnels avec des faits historiques, mélange son expérience personnelle aux réalités sociales et politiques de son temps. Cela a certainement beaucoup à voir avec son désenchantement lors d’un long séjour de jeunesse en Israël et en Palestine qui lui a inspiré son long poème Las palabras (« Les mots »), dont on trouvera quelques extraits ci-dessous.
De même, des souvenirs d’enfance remontent à la surface de certains textes ; ils sont souvent douloureux, mais pas toujours en raison peut-être du temps qui passe et qui aplanit les écueils, et ce sont alors comme les bulles d’une rafraîchissante eau gazeuse. Ils se mêlent aux faits minuscules d’une quotidienneté vécue dans l’étonnement ou la curiosité, et de plus en plus, à mesure que l’œuvre s’étoffe, dans une résignation philosophique, dans une sorte de sagesse : la sagesse de celui qui se donne à voir tout en se regardant lui-même, avec une certaine moquerie parfois, et qui émeut par sa simplicité même.
Ses textes offrent souvent des images figées, des instantanés émus (et parfois très elliptiques) devant l’inanité des promesses ou la faiblesse des sentiments humains, car un titre comme « Quand les peaux riment » célèbre en fait plus l’inharmonie de ces peaux qui sont censées rimer, plutôt la séparation que l’union ; ou devant la misère du monde : « les enfants se couvrent de leurs chiens ».
Or cette émotion ne fait évidemment pas disparaître la rage et la révolte du poète. Impuissance de la parole, inutilité de la poésie et de la prose, vanité de l’écriture, c’est exact, mais rien à faire, l’inverse est tout aussi vrai : impossible de se taire.
Né à Buenos Aires en 1944, Eduardo Mosches s’est installé en 1976 à Mexico pour y étudier le cinéma, après un séjour au Moyen-Orient et des études de sociologie en Allemagne. Professeur universitaire, il dirige depuis vingt ans la revue de poésie Blanco móvil et a publié récemment Avatares de la memoria 1979-2006, anthologie qui regroupe plusieurs recueils : Los lentes y Marx (1979), Los tiempos mezquinos (1992), Cuando las pieles riman (1994), Viaje a través de los etcéteras (1998), Como el mar que nos habita (1999), Molinos de fuego (2003), Susurros de la memoria (2006). En 2007 il a publié Palabras sin ruta, et en 2013 El ojo histórico.

Zip - 146 octets

Poèmes traduits par Philippe Chéron

Résurrection

L’automne tombe
des arbres
en laissant un vide
semblable au soupir
des enfants qui ont
faim
cet étrange désir
appelé amour a ressuscité
je ne veux pas
que les feuilles
toi
et le froid
le cachent à nouveau.

Les arbres sont dénudés
et les oiseaux volent
vers l’Orient.

(De Los lentes y Marx [« Les lunettes et Marx »], 1979)


I

J’ai perdu l’habitude
de la chaleur des lunes.
La brise disparaît
dans un insupportable tonneau de mélasse
tandis que la peau asphyxiée
sue à grosses gouttes.

En ce lieu
j’ai frappé des mains
contre la terre
je lui ai ouvert les côtes
j’ai semé la récolte future.
En transpirant
je me suis assis pour converser avec l’ombre
tandis que le désir de liberté
s’empêtrait
dans des nœuds judaïques.
J’ai écrabouillé une orange
contre le soleil,
le menton mouillé
en montant et descendant sur des épines
j’ai déposé l’après-midi
sur les parfums subtils du citronnier.

(De Los tiempos mezquinos [« Les temps mesquins »], 1992)


Les mots

I
Même avec des racines en terre vieillies
un tronc se mourant dans la poussière
refleurit dès qu’il sent l’eau
et tel une jeune plante ses branches repoussent.
Nous entrerons dans des jardins au-dessous desquels
les rivières s’écoulent.

II

Se placer devant le miroir du passé
frotter légèrement les images
– évanouies
souffler sur la poussière qui les recouvre
les recréer de nouveau
les faire briller de leur vie à elles.
C’est un travail implacable
que de se retrouver
– avec l’autre
avec cet autre que l’on n’est pas.
On ne s’en rend presque pas compte
à cause
des avatars du quotidien.
Saisir ma jeunesse
à un moment donné
la retrousser comme les poches
des pantalons usés
reconnaître la poussière des aventures
et le billet d’un voyage effectué.

C’était au temps de l’apprentissage
les joues connaissaient à peine le rasoir
les livres et la fraîcheur de l’utopie
remplissaient mon sac à dos.
J’ai navigué loin du pays aux larges rues
les plus larges du monde
loin des longs repas dominicaux
j’ai connu le mal de mer
le tremblement des assiettes et des corps
au rythme naturel des vagues
avant de débarquer dans un autre port.
Caressant des yeux les affiches
aux étranges hiéroglyphes
j’ai changé les dimanches pour les samedis
les « empanadas » pour le « falafel »
et le « vos » argentin direct et informel
pour un « tu » respectueux.

Ce fut difficile de briser la coquille
de l’apparence.

Les discours de retour et d’égalité
l’image socialiste du kibboutz
ont été tristement réduits en miettes
quand un simple coup d’œil observateur
a effleuré
un blanc village arabe.
Trop de pauvreté
pour un même lieu.
Mon flair jeune et sain
a commencé à se parfumer de putréfaction.
Pendant les après-midi ensoleillés
à l’ombre d’interminables tasses
d’un café serré et douceâtre
je me suis approché
des espaces inconnus de l’histoire.

Les poissons et les orangeraies perdues
les amandes à cueillir
m’ont parlé de leur peuple
pendant que les jeunes blonds pleins de bonnes intentions
fabriquaient de l’huile en écrasant ces amandes avec leurs pieds
baignaient de pétrole les fruits
pour qu’il n’y ait qu’un marché hébreu
et un travail égal.

La chute a écorché
les genoux de mon innocence.

III

L’iniquité ne surgit pas de la poussière
et l’affliction ne pousse pas du sol
c’est l’homme qui les engendre
comme prennent leur essor
les enfants de l’éclair.


Se frôler

Le soleil bâille ses rayons
avec une intense parcimonie
depuis le temps où les humains
se servaient de leurs queues
et où leurs bras frôlaient la terre.
Ces rayons ont parcouru
le duvet de nos peaux
réjouies par de chaleureuses embrassades
et des positions que les corps inventent
à l’ombre fragile du sexe
pendant tout ce temps-là
nous galopons dans des territoires inconnus
où les aléas de la rencontre
s’effilochent
à cause d’une minute perdue.

Il est parfois facile de se frôler dans l’histoire
se trouver dans le même aéroport
respirer la même fraîcheur
d’un vieil olivier
soutenu par le même banc sur la place
jouer au sablier
sur les rochers d’une plage méditerranéenne
se réjouir du profil d’un chien
en balançant les mains mobiles
sur un lit connu d’hôtel
percevoir l’haleine amère
du même policier en plein interrogatoire
bref
– être passé un peu avant ou un peu après
bref
– se frôler sans se rencontrer.


A travers l’homme

L’attente
est une gare
reverdie le dimanche
où les guichets flirtent
avec des traits translucides
qui se perdent dans l’infini des voies.

Curieusement les jointures
brisent des particules du temps
qui se glissent vertigineusement
dans l’ossuaire des horloges.

Le sable grossit
peu à peu
des blocs immobiles de plage
statiques
forment des barrières
inamovibles
avec lesquelles nous jouons
à saute-mouton
à quarante ans.

Les larmes s’amenuisent
comme des miettes de pain
dans le café au lait
la tasse remue
avec hâte
sa propre petite cuiller.

Le chemin se poursuit
tout en restant en arrière.


Un poisson

Des rires tombent en morceaux
dans les ronds de bouteilles
en se noyant
les hanches musicales
tremblent dans le sirop en sueur
des doigts reflètent des ombres
des souvenirs ternissent l’alcool
des monticules de routes bercent le désir.

Une bruine d’étoiles glisse sur la joue
en poignardant des panoramas perdus
dans les fromagers de la rencontre fortuite.

Mes moustaches deviennent une fois de plus poisson
elles reposent
dans l’aquarium de ce verre.


Le vent à gauche

Pour Noé Jitrik

Les vents se chargent
d’élever les comètes
sur les sourcils de l’enfance
qui se soulèvent
en de nets points d’interrogation
au cours des heures ocres
craquant tapis dans les couloirs du temps
sur les trottoirs sacrés
plaisir de la souffrance
qui trouve des oasis humides
dans ces dunes pesantes du vécu.

C’est un plaisir interdit
que d’arborer avec une certaine constance
un sourire à la boutonnière
plante grimpante face au chagrin
les échecs déroulent un tapis sous nos aventures
les communes se tournent et retournent
comme de solitaires jeux de hasard
devant la pénombre
– présence démesurée
du scepticisme
qui recouvre comme des murs non peints
l’attente impatiente d’un monde meilleur.
Les ongles rongés des idéaux
plongent
dans les froides eaux pluvieuses
des drapeaux rouges
qui ondoient sur mes épaules.

Un poing fermé et rouillé
se couche sur le côté gauche
de la vie et des feuilles sur le point de tomber.

Le balai attend menaçant.


Raccommodement

Je regarde derrière le monticule
des ongles mordus
par ces années qui se raccommodent
dans les nombrils du présent
tatoués par les anneaux
de tant d’arbres abattus
dans ces clairières des forêts
où j’ai abandonné le babil primordial.
Me traîner ou marcher à quatre pattes
furent des moments rudes et émouvants
dans cet apprentissage.


Mon moi nu

Les nuits forment les grappes
d’un univers de raisins
distillant le liquide
au travers des entrailles des épopées
que la vie fait se succéder
en trébuchant.
L’insomnie est une sorte
de sablier
dans lequel le soleil se glisse
comme du papier découpé
où l’enfance se faufile
sur le côté de ce lit
dont les yeux me regardent
pendant que j’écris assis
au bord de la chaise.

Les cuisses se rappellent
la froideur dans laquelle elles se trouvent
transies dans cet état
de marbre décoloré
il leur manque la texture de cette peau
qui enveloppe le nombril
les passages vers le pubis
et le rire s’enroule
le long du torse
s’approfondissant entre mes tempes
caressant le pénis
doux moment
du nid qui devient bouche.
En recréant les ailes avec lesquelles nous avons commencé
ce vol entre les nuances
et le pollen qui déborde
sur notre animalité
pour distiller une masse voluptueuse
qui tire et s’étire
comme un océan de gelée bouillante
qui sort explorer hors du cratère.

Je joue à cache-cache avec ma solitude
il y a longtemps que nous avons épuisé
les divers passe-temps
il ne reste que la marelle
pour arriver au ciel
et disparaître dans l’œil profond
du chemin parcouru.

Mon moi nu s’amuse
à se souvenir des autres
pour former
ce nouveau corps
qui attend
le côté vide de mon corps.


Balbutier

Désir intensif de modeler
sur le bois ardent des sentiments
une marée d’une seule vague amoureuse.
Cesser de chanceler dans les méandres
des angoisses
qui courbent les envies
en se réalisant
dans nos nombrils
doux
– fermes
solitaires
fumant d’inquiétude
de tant d’amants ivrognes.
En reposant les coudes dans le vide
entre chien et loup
au sourire levant
les hanches musicalisent
dans le pentagramme ardent
de doigts recueillant les doigts
balbutiant en toute sécurité
dans la chute rougissante
des cuisses
sur la buée moelleuse
de nos sexes.
Les coins amènent toujours avec eux
un intense sentiment
coloré d’incertitude.

(De Cuando las pieles riman [« Quand les peaux riment »], 1994)


Les épaules humides
A Guillermo Briseño

L’averse s’est glissée
entre mes chaussettes et mes os
et a laissé un goût de rivière perdue
dans cette hécatombe de ville.

Les épaules sont trempées
les feuilles changent de rougeur
entre le rideau de gouttes
et la lumière du lampadaire.
L’unique sentiment primitif
est de ne point trop utiliser le parapluie
de s’enduire les tempes
pour que les oreilles débordent
nagent à contre-courant
les entrées de ma chevelure
broder les yeux d’éclairs
mais pas à travers un cristal
aucune protection
– dit mon fils
dans sa langue bien à lui et sans prosodie.
Nous dansons en nous tenant par la main
hommage aux flaques
cataractes urbaines
l’eau nous entoure
elle mouille les sens et les allumettes
impossible de faire prendre
le moindre simulacre de feu
nous n’avons qu’à nous plonger
dans la fraîcheur de la pluie.
Je me suis déjà réfugié
dans le rectangle de ciment et de verre
simple
– une tasse de café
la cigarette
et regarder par la fenêtre.

Demain le soleil sera jaune
et les nuages nous rappelleront
les contes de fées.


Clairement

L’armure
qui enveloppe presque toujours nos personnes
a pris la fuite épouvantée
en se retrouvant soudain
face au sourire qui nous a enlacés.

Nous savourions en cadence
les regards
une gorgée de café
l’odeur des tropiques
les mots tissaient doucement et avec constance
les intentions dans les plantes grimpantes du désir.

Je me suis amusé à repeindre ton image
tu portais des tissus et des couleurs sur le corps
la tiédeur de ta peau je l’ignore
exactement comme la tonalité des aisselles
je me suis imprégné de ton odeur
j’en suis plein encore.

Te rencontrer
fut un instant de lucidité
dans cette ville de l’abandon.


Une certaine maladresse

Les corps attendent pelotonnés
tous muscles bandés
ils labourent lentement l’écheveau odorant
de chaque nervure de la peau.
La conversation est déjà parfum
lourd rance animal
nous sommes des outres d’huile
nous mouillons le calme
essayons de nager
étouffons les vagues
les dos se cambrent
courbes et voûtes
architecture éphémère.
Les ongles partent à la recherche du lac
des ronds vont en s’élargissant
des météores filent sous les paupières
l’acier bouillant siffle au contact du liquide
on trébuche dans les pentes
avec une certaine maladresse
celle d’un écureuil dans le désert
– d’un moineau sur la mer
la nôtre
– flânant furetant
en ce premier essai amoureux.

Les corps cesseront de se vouvoyer.


Inhabituellement réel

Pour Oscar de la Borbolla et Beatriz Escalante

Les moments ironiques
tracent les coordonnées
de notre déambulation vitale,
quoiqu’il ne soit pas exagéré de dire
que les boussoles et les sabliers
n’ont aucune utilité
pendant une éclipse
ou lors d’un aveuglement momentané.

J’ai des désirs
d’influence nettement sadique
je tape donc rageusement
sur les fesses de la machine.
Les mots rebondissent
lettre par lettre
sur le mur des désirs
ils se réalisent rarement
seul le son creux
des lettres contre le mur
créent de l’harmonie.

On a des envies profondes
d’étouffer lentement les vocables
dont la fonction n’est que
de créer plus d’abîme entre l’acte et le mot.

Ils finissent en vapeurs délicates
qui sentent un parfum concentré
pour amortir
la buée lourdement huileuse
de ce qui arrive sans savoir
en imaginant
ou en écoutant le journal de sept heures.

J’ai dit ce chiffre
sans aucune intention cabalistique
mais certaines fois l’inhabituel
n’est que ce moment
où nous tournons au coin d’une rue
pour tomber
sur un ami égorgé.

Je ne voudrais pas l’affirmer
mais il semble bien
que les coordonnées
entre le normal et l’irrégulier
se confondent
dans ce verre sans eau
que le bourreau
approche de la bouche assoiffée.
Les sources ne vont pas s’assécher.


Cendres et retrouvailles

A Juan Carlos Colombo

Les feuilles contemplent le changement de couleur
fatiguées d’être des peintres décadentes
elles se suicident en masse
elles enterrent les rides pour naître
dans l’enchevêtrement des disputes.

Les allumettes s’éteignent à la chaleur de la flamme
leurs sons réverbèrent les ombres
doigts décapités de l’attente
qui se tordent dans des coins mécontents
ancrés dans plusieurs ports.

Les pains se transforment en fourmis
ils brodent des montagnes dans la pénombre
je trébuche entre tes mains
qui créent un arc-en-ciel sur d’autres épaules
équilibristes sur le fil de l’orgasme
un repos sur le filet de l’arc magique.

Un cauchemar fait frissonner les paupières
digérer boules et bonshommes de neige
un ami assassiné marche sur mon front
je hennis des rêves dans un écheveau de cheveux blancs
ce coin de banlieue tonne en désordre
je continue à escalader des murs dans la forêt
avec la passion du tigre
qui ronronne les retrouvailles.

(Viaje a través de los etcéteras [« Voyage dans les etcétéras »], 1998)


Comme la mer qui nous habite

(1999, fragment)

Rien qu’un indice
grandissant entre les indices
les formes s’animent
monter descendre croître
mouvement et vie
tulles sans ombre ni lumière
images gazeuses
œil de lumière trébuchante
ferme le rideau
des rejetons de lunes
obscurité
passage vers le mouvement des vagues.
Un souffle glacial gèle l’ondulation
de grands murs blancs reposent
dorment du sommeil humide
des brins gelés de la genèse.
Des milliers d’années tissent
lentement cette chaîne.

Clignement d’yeux
contact d’une couleur tiède
laisser derrière abandonner
cette peau consistante et neigeuse.

D’énormes gouttes
entonnent le chant des vagues.

Des eaux comme au début des eaux,
comme au début même avant l’eau
les eaux inondées par l’eau,
anéantissant ce que l’eau simule.

Enfilée dans un incommensurable œil obscur
la lune pend – goutte de pluie
membrane cintrée
des nuages obèses pigmentés
des clignements élargissant les dimensions
les typhons et les marées ondoient
des rivières en crue baignent les matrices
des pousses cachées écrasées germent
sous l’eau le mouvement susurre
endormi dans une racine aérienne
le miroir reflète les rosées.

Dans la nuit – morsure momentanée
cette citerne décroît en rondeur
la lumière projette timidement une présence
détruire le cercle
le signal croît
tige dressée
de germination.
La vie humaine
phénomène aussi fragile
que le raisin et l’aubépine
se dissout pour pouvoir réapparaître.

Le charme de l’eau retient les instants
Je suis une rançon divine de la peine de l’homme.

La mémoire s’enfonce dans la boue
des mouettes picorent l’écume
un gargouillement dans les tripes
évapore sans miséricorde
la dentelle des nuages
forme sur les jours chauds de l’été
des tableaux renaissance ou le miroir
avant que tant de navigateurs n’eussent fait l’essai
de pénétrer le secret des terres.

La salive dégouline
une douce fumée
imprégnée de tabac
des rêves de montagnes suintent des rêves
entre des cuisses de déesses
ou des femmes cuivrées pouvant tenir lieu de butin.
Ils brûlent leurs navires
au rythme des tortures – braise parfumée
des grottes resplendissent d’or et d’ébène
le copal se dresse
des côtes de massacrés
murmure des corps en train de s’aimer.
Les os et la chair forment des rivières
des dolmens d’hommes et de femmes
se connaître
simple gratitude envers l’eau
chemin
d’innocence et de voracité.
La barque berce les vagues
terre abandonnée
des juifs changent les montagnes et les arômes
étoile au lieu de croix
des musulmans modifient des mosquées
pour quelque colline magique
chargée d’éclairs.
Des bougies éclairantes
offrandes au bois des saints.

La mer fait pleuvoir cette lune enceinte.

Une mer plus crédule et obsédée par d’invisibles départs,
échelonnée comme un ciel sur des vergers,
se gavant d’or, de poissons violets et d’oiseaux.


Arôme du début

Au commencement n’était que le regard
les tenailles de l’amour
se déplacèrent prudemment
palpant l’air
raréfié parfum de peau.
Prendre entre les doigts cet arôme
caresser avec une tendresse sensuelle
s’en servir d’écharpe
froid flétri de solitude
enfiler
plonger l’aiguille dans les chairs
en marquant les coutures dans les entrailles
coudre ce costume sans fin.

Des doigts mordillés par les recherches
tapissent de gouttes et de rouille cette carte
nervurée douce triste
peu sûre et faible
comme tout essai.
Souriant car envieux de faire
trembler avec des résultats inattendus
je me mords entre ces lèvres
je passionne des passions rondes
j’étouffe entre des vagues brillantes
je respire
nos corps suivent en nageant
je cherche la plage
bout de sable collectif
doré avec le soleil de nos peaux.

Les colimaçons cèdent
un espace dans le labyrinthe de leur grotte
un son distant et premier
berce la musique des hanches
ils balancent
étourdiment
un oiseau au moment de la tourmente.

Le sable humidifie cet amour.


Corne de bouc

Parler à distance
utiliser le téléphone
comme une corne de bouc rituelle
murmures
approfondir gratter les mots
saliver ton oreille avec des sons
au moment où les lèvres frôlent
cet imperturbable appareil gris.
Seule l’haleine tiédit
cataracte audacieuse et brusque
qui agite les poissons dans la rivière
en troublant les eaux et le courant
nager collé à ta peau.

La brise
à l’extérieur d’un instant précis
remue les feuilles dans les arbres
la main tendue d’un mendiant
faits réels et somnambules
qui accompagnent sans justifier
le temps de conversation.
Prendre l’arôme de ta peau
souffler
le laisser voler papillon
dans les recoins de mes pores.


Corps devenu sel

Pour Francesca Gargallo

On allume les bougies
le cercle dessiné sur le sable
points de lumière vacillante
bâillements rauques dans le bruit des vagues
répétition dans leurs écumes
qui sautent bondissent boitent
adhèrent aux talons
regardent le sable sec
miroir de la gueule du soleil
corps fait de sel
soutenu dans la cartographie
ciel obscurément bleu
avec le brillant des planètes et des soleils.
Un noyé oubliera sa tequila
en se tordant dans les bras de l’asphyxie
au milieu des coraux et des ancres oubliées.

Les ports sont des mains
qui remettent une offrande
dans une nuit insomniaque.
Les pierres blanches
fleurs aux pétales tièdes
rides non tatouées
du corps jusqu’aux cernes sous les yeux
le temps peut attendre
acculé dans le coin des désirs.
La cigarette se défait
entre la lèvre et la bourse humide
des vagues perdues
sans maître ni oreillers
tandis que le pêcheur
dompte le corps mobile et bouillant.
Se glisser pénétrer dans la nuit
longues feuilles de palme
des enveloppes de corps
se dissolvent dans la lente palpitation
de la profondeur humide.

Le rêve du labyrinthe me berce.


Moulins de feu

(2003, fragments)

IV

Le vent souffle
dans les rues huileuses
de la ville de sable.

Les formes changent
des cercles filent des rectangles aériens
les lignes se dispersent
pointes de lumière et temps d’érosion.
Elles créent des masques de verre
elles moulent la matière
l’air souffle sur les timbales
les nuages gênent la vue
le gris mord le bleu
la goutte soupire humide
elle tombe seule
pour être suivie ensuite d’une multitude.

Le sable transformé en solide muraille.

La bourrasque crie dans les grottes
des doigts actifs et agiles
enfilés dans un nœud de cheveux
couleurs et histoire
engrossent de peinture la pierre
l’éternité s’est faite humaine
sur la paroi d’une caverne.

Le ventre lisse et profond
s’éternise en formes et en pigments
dans l’acte de chasser des vies
de chercher l’air des empreintes
pendant que derrière dans le recoin humain
on étend des couleurs dans l’espoir de l’angoisse.

Le vent et la pendule
créent plus de grottes dans la grotte.

VII

Courir derrière le ballon d’herbes
l’air a de la peine à monter dans les poumons
sourire éclatant se glisse dans les ailes d’un oiseau
projeter agilement une pierre
frapper un enchevêtrement de plumes et de pirouettes
l’envol vers le soleil est stoppé.
Des dents déchirent la viande
chaudement rôtie.

Dormir la panse à l’air
tel est le long rêve des chasseurs
des ivrognes repus
fragments en couleurs du vieux Bruegel.

La salive coule des lèvres
forme des bulles : air et gouttes
rot qui parfume la table oubliée
une main gloutonne caresse un téton
une passion intense conquiert la braguette
un clitoris nage dans son plaisir
le hénnissement d’un cheval est déchiré d’oxygène
tandis que l’épée égorge sans rancune.

XI

Mélodie sépia de la soirée
des sons de nuages noirs
font vibrer les panneaux d’affichage et les ponts
accrochent des manteaux parfumés au camphre
tandis que dans l’encadrement de certaines portes
des enfants commencent à se couvrir avec leurs chiens.

XVIII

Des spasmes ouvrent et ferment la bouche
des contorsions du corps sous le fouet de l’aiguille
la chair de la pensée se défait en pétales
des monticules sphériques s’effritent
et laissent passer la sinuosité du serpent.
Bave de haine de l’inconnu
le nuage de fumée de la chair grossit
balançoire de douleurs dans la sonorité de l’air multiplié
peste noire au début de ce siècle
balbutiements de balles dans le corps d’Europe
jambes gauches coupées d’une équipe de football
cette partie du corps me fait mal
n’importe quel journal enveloppe les moignons
l’air rougit en un soupir.

Comme un mur de peaux décousues
d’ongles rongés dans la honte et le chagrin
les paupières tombent pour rester sans lumière.


Le murmure du feu

Mélodie des essaims parcourant leurs propres traînes
étreignant et dévêtant la petite fleur remuante
aux couleurs qui migrent
réveil dans la cible éclairante
soleil matinal d’hiver
vêtu de pureté ardente
l’essaim courtise
emmitoufle de ses bras mouvants
croît en chaleur un bleu s’enroule dans la neige
fragment d’aile en vol assume de nouvelles nuances
racine transplantée de deux têtes
la rouge apparaît entre les seins de la cible
au milieu de taches de rousseur violettes.

Obscurcissement le vent frappe avec furie
l’indigo tombe dans la nuit blanche
virevolte sans décoller
fragment déchiré de ciel ardent tandis que le vent gémit
dans son amour en mouvement.

Une flamme
se convertit en ce qui la domine
enfermée en haut et en bas
palpitante flamme blanche
noirceur sauvage de matière reconnaissable
alimente son oasis de couleurs
dans sa passion pour grandir et détruire.
Elle tue ce qui l’entretient et la nourrit
comme les iniquités le font
avec la conscience qui les héberge.


Reconnaître

Le moment est venu de saisir
mon passé familial
de le ronger entre mes dents
de le déchirer avec mes ongles
de l’ouvrir comme une boîte de sardines
pour conclure comme dans un fait divers
à la douloureuse certitude :
ma mère a été une femme battue

L’accepter est difficile
avancer dans le couloir des statistiques
mais elle n’est pas un chiffre
elle est son sourire et l’arôme de sa voix
ça fait mal comme la sensation
de savoir qu’aux chats d’intérieur
on leur arrache les griffes
il n’y a pas d’arbre sur lequel se percher

Violence dans la famille
qui se désagrège en particules connues
cela arrive toutes les nuits à toute heure
dans des coins peut-être éclairés
et dans les chambres à deux oreillers
Le coup sec fait frémir
les sourcils de l’histoire
Je bois du thé à petites gorgées
malgré la serrure fermée
dans ma gorge

Je suis à la recherche inquiète
de tant de larmes non versées
Sur un des orteils d’un certain pied
il y a un ongle incarnat

Mon cœur continue de grossir

La litanie d’une chanson levantine
se fait entendre comme un silence
qui ne veut pas se taire

Les étages grincent à nouveau
dans le tremblement de terre
la fissure s’élargit
pour pouvoir regarder
l’intérieur bouillonnant de flammes

Avec la pleine lune
l’équinoxe d’hiver a commencé
à la fin du siècle

Tout pivote et continue

© Philippe Chéron _ 12 septembre 2014

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  • C’est sublime, je découvre. Aérien, le regard tâtonne cette ouverture par où la matière s’imagine, se rêve : mots s’entre-éclipsant jusqu’à atteindre le souffle du silence voyant. Il y a du courage à regarder ces « murmures du feu » qui nomment la ruine partagée : ce qui annihile est engendré, par l’homme engendré, méprisant l’ouvert où tout instant naît à cela même qui parce que mortel, fragile, unique, bat en renaissance ; homme ensorcelé par le continuum d’une éternité meurtrière où tout deuil est rendu impossible - transparence de nos ténèbres voulant empêcher le temps d’être, de battre, sans jamais y parvenir - charme et mystère des vivants : c’est bien en contrepoint à ce nihil, transcendant leur signifiant retrait, que « prennent leur essor / les enfants de l’éclair ».

    ...comme s’ils désiraient rester dans leur propre univers dont ils ne me donnaient à voir que ce que leurs yeux en délivraient
    Le Chenil (11)

    Merci infiniment du partage, Laurent.

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