Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (22)

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Profondément endormi, j’écoutais Ivan me parler des habitants, de leur colère, de leur rage qui me rappelaient la mère, Ivan me rapportait les propos entendus dans les commerces, des vieux le plus souvent qui ne parlaient plus que des chiens, des dégâts qu’ils causaient dans leur jardin, de leurs aboiements de jour comme de nuit, de leur puanteur même, ce qui me surprenait car je ne pouvais pas croire que les chiens se soient tellement approchés d’eux, ce sont tous des vieux qui se plaignent des chiens me disait Ivan, qui ajoutait de toute façon ici il y a une majorité de vieux, ce en quoi il avait tout à fait raison, puis il continuait à parler des vieux comme s’il avait oublié les chiens tout à coup, les vieux ont dit, les vieux veulent, certains vieux voudraient, toutes ses phrases commençaient ainsi désormais, il n’était plus question que des plaintes des vieux qui avaient été d’abord des espèces de grognement quand ils avaient constaté un jour que les chiens étaient devenus plus nombreux, puis ils avaient causé entre eux, ils avaient échangé leurs plaintes, et progressivement des mots d’ordre étaient apparus, le Conseil doit agir, disaient-il tous ensemble, le Conseil doit trouver une solution, jusqu’à ce qu’Ivan entende un jour dans la bouche de plusieurs vieux : ces chiens, il faut les liquider, petite phrase murmurée certes, encore hésitante, mais qui, au fil des jours, de bouche en bouche, devint le mot d’ordre principal des vieux qui n’hésitaient plus à aller dans les rues pour le clamer devant tout le monde, applaudis par quelques-uns. Ivan me rapportait les propos des habitants de la ville d’une voix tremblante et le visage encore plus blême que d’habitude, il savait que je refusais de me fâcher contre qui que ce soit (même et surtout la mère), que je préférais une attitude passive (sans être jamais indifférente) à toute forme d’agressivité verbale, mais les poings fermés il ne pouvait s’empêcher de se plaindre devant moi des vieux qui, disait-il, avaient tout, maison, nourriture, chauffage, retraite, amis et parents qui les soignaient, et qui, malgré leur vie confortable (ou peut-être à cause d’elle justement, car ils craignaient plus que tout de la perdre), voyaient dans les chiens un danger ou bien même l’annonce d’une catastrophe imminente, d’où leurs observations permanentes à propos des chiens et de leur comportement, d’où leurs expressions de plus en plus absurdes (ils ne parlaient plus que de bêtes féroces, d’animaux dangereux, expressions qu’ils avaient dû lire dans les journaux et qu’ils ne cessaient de répéter entre eux), comme s’ils avaient voulu se convaincre eux-mêmes du danger que représentaient les chiens, les meutes comme ils disaient, Ivan ne supportait plus les vieux et leurs discours, peut-être avait-il tort de les écouter et même de lire les journaux, et peut-être avais-je moi-même tort d’écouter Ivan car ce qu’il me disait agissait aussi sur moi, et par moments j’en venais à redouter la prochaine nuit où il me faudrait accueillir une nouvelle fois les chiens dans ma chambre.



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L’auteur

Première mise en ligne le 18 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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