Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (23)

...

Pendant qu’Ivan parlait il arrivait que des chiens déboulent dans le square à quelques mètres de nous, ils couraient d’un banc à l’autre, remuant la queue, flairaient les gens qui étaient là, fouillaient dans les sacs de leur museau avant d’être chassés, ils ne semblaient pas agressifs même si la plupart d’entre eux étaient visiblement affamés (ils étaient très maigres, on voyait leurs côtes), je les observais pendant qu’Ivan continuait à parler tout en se tournant vers eux, tu vois, ils ne sont pas méchants, me disait-il à chaque fois, il faudrait juste les nourrir et leur trouver un hébergement, et en voyant les chiens si joueurs j’étais du même avis qu’Ivan, me demandais pourquoi on faisait tellement d’histoires avec ces chiens, que faisaient-ils donc de mal, qu’abîmaient-ils, qui menaçaient-ils, mais déjà j’entendais des mères qui se plaignaient qu’ils chiaient et pissaient dans le bac à sable, un homme les chassait avec un bâton, une vieille à quelques pas grognait que c’était la troisième meute qu’elle avait vue ce matin, les chiens tournaient autour du square les uns derrière les autres, flairaient de loin, essayaient à nouveau d’approcher mais l’homme au bâton continuait à les menacer en allant vers eux la gueule mauvaise, Ivan ne m’avait-il pas d’ailleurs raconté que les premières patrouilles étaient apparues, composées essentiellement d’hommes chargées de surveiller les lieux publics et uniquement d’éloigner les bêtes ? Les chiens restaient regroupés à quelques mètres de là, nous observant, l’un d’entre eux était plus grand que les autres, son corps fin et noir me rappelait le doberman qui venait chaque nuit dans ma chambre, je parlais alors à Ivan du paysage de plaine que j’avais vu dans l’un des yeux du doberman pendant la nuit, des centaines de kilomètres que les chiens avaient dû parcourir pour venir jusqu’ici, à quelle catastrophe ont-ils pu échapper ? murmurais-je sans m’en rendre compte, soudain je voyais une ville détruite, ses habitants exécutés par je ne sais quelle armée, des soldats avançaient de maison en maison liquidant hommes, femmes et enfants, les chiens réussissaient à s’enfuir, couraient dans les rues et rejoignaient la plaine, mais de quelle ville et de quel pays s’agissait-il je ne le savais pas à vrai dire, c’était vers l’ouest, au-delà des forêts qui bordaient notre ville, au-delà des plaines que je ne connaissais pas, tout ce que je savais c’était que les chiens avaient fui une catastrophe à laquelle leurs maîtres n’avaient pas échappé, d’où le fait — comme j’allais le constater au chenil — que tous ces chiens étaient des chiens de race, qu’ils portaient des colliers et qu’ils étaient bien dressés pour la plupart, ces chiens avaient échappé à une catastrophe et étaient venus chercher refuge chez nous, pensais-je, mais de toute cette histoire je ne disais rien à Ivan, songeant dans mon sommeil à ce que j’avais vu dans l’un des yeux du doberman et que je percevais mieux en observant ce chien noir qui restait posté à quelques mètres du square et nous observait lui aussi, nous guettait.



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L’auteur

Première mise en ligne le 19 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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